LA JOIE DE DIEU

Ez 34, 17-22 ; Lc 12, 32-38

(19 octobre 1990)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

S

'il fallait mettre en musique ce bref passage de l'évangile, nous pourrions dire que dans ce chant, car c'est un chant, il y a deux temps qui sont composés avec les mêmes notes. Il s'agit de prendre plaisir, il s'agit de vivre en paix, il s'agit d'être heureux.

Ceci, dans le premier temps s'applique à Dieu. "Le Père se complaît à vous donner le Royaume !" C'est probablement une des réalités les plus étrangères aux chrétiens les plus fervents que de contempler les sentiments de Dieu et non pas d'abord les nôtres vis-à-vis de Dieu. Le principal de Dieu quand Il nous regarde, quand Il vous regarde, avec tout ce que nous sommes, tout ce que nous vivons, c'est un sentiment de joie, un sentiment de plaisir, une sorte de tressail­lement de tout son Etre divin, dans toute sa puissance, dans toute sa connaissance, dans toute sa divinité devant nous. Pour Dieu, nous sommes l'occasion d'un plaisir, parce que ce qu'Il veut nous donner nous le recevons. Pas parfaitement certes, mais cela ne cho­que ni ne déroute Dieu, car Il sait très bien de quoi nous sommes façonnés puisque Lui-même nous a créés. Et c'est le premier rythme de la vie chrétienne. Non pas ce qui vient de nous vers Lui, c'est en défini­tive très peu de chose, quoi que nous fassions et quelle que soit la façon dont nous nous regardons, mais ce qu'est Dieu pour nous, c'est ce que nous sommes pour Lui. C'est cette profonde joie qu'Il a à nous donner. Le Royaume c'est son Fils et Dieu en est profondément heureux car tout don engendre la joie ou alors il n'est pas un don, il est autre chose. Il est un intérêt, il est un calcul, il est l'attente d'une gra­tification, mais tout ceci n'est pas un don. C'est cette première notre qu'il nous faut bien écouter du fond de notre cœur, dont il faut sans cesse saisir et ressaisir toute la profondeur de la résonance. Dieu est heureux que nous soyons là ce matin parce que nous allons recevoir son Royaume dans le don qu'Il nous fait du corps de son Fils.

Nous sommes ici, comme tous les chrétiens quand ils participent à la messe ou vivent la foi, nous sommes la joie de Dieu. Et ceci nous devons en prendre une conscience très vive car cela doit nourrir en très grande partie notre confiance et notre paix, beaucoup plus que ce que nous pouvons découvrir de Dieu et à plus forte raison ce que nous pouvons faire.

Ce premier temps a pour corollaire un deuxième temps qui est au fond le même et qui est exprimé par ces paroles de Jésus sur le bonheur de l'homme qui attend son maître. C'est une deuxième caractéristique de la foi chrétienne qui vient très peu nous illuminer, dont nous avons peu de souci : c'est que nous sommes chrétiens pour attendre. Nous ne sommes pas chrétiens pour être comblés tout de suite. "Heureux celui qui veille ! Heureux celui qui attend." Heureux celui qui se dépouille ou qui tient toute chose pour relative en fonction de Celui qui doit ve­nir. Le chrétien doit connaître la joie profonde, même si elle est indicible, et elle l'est tout le temps, d'être un homme qui, au milieu de ce monde, attend Dieu, d'être un homme qui, dans toutes les situations de ce monde, celles du jour ou celles de la nuit, celles du bonheur ou celles du malheur, celles des réponses ou celles des questions, celles de la joie ou celles de la souffrance, le chrétien attend. Et l'attente doit être pour lui un bonheur, une paix, un tressaille ment d'al­légresse. Tressaillement d'allégresse qui sera, dans son cœur, dans sa vie, l'écho du tressaillement de Dieu qui veut nous donner le Royaume. Car il y a quelque chose de paradoxal qui fait toute la grandeur et en même temps tout l'inconfort de la foi chré­tienne : Dieu tressaille d'allégresse quand Il nous donne le Royaume, et nous, nous tressaillons d'allé­gresse dans l'attente de ce Royaume parce que le don de Dieu est totalement accompli mais notre réception du don de Dieu n'est pas encore totalement achevée.

Cela ne sera que lorsque nous accueillerons dans notre vie, dans le mystère même de notre mort, le visage, la totale présence du Christ comme le Royaume qui nous comble. C'est cette eucharistie qui est exactement la réalisation de cet évangile. Dieu se plaît maintenant à nous donner le Royaume par le corps et le sang de son Fils et lorsque nous allons vivre cela dans un instant, Dieu va en tressaillir de bonheur et de paix. Il se plaît à cela. Voilà le plaisir de Dieu. Mais en même temps nous savons qu'en ac­cueillant sous les espèces du pain et du vin le corps et le sang du Christ, c'est bien la totalité du mystère de Dieu, mais c'est en même temps son inachèvement. C'est en même temps quelque chose qui n'est pas tout à fait identifié à ce que nous sommes parce qu'il y a encore en nous tout ce poids d'humain qui résiste au Royaume, toutes ces ténèbres qui refusent la lumière. Il y a encore cette impatience d'être totalement sauvé non seulement dans la certitude de notre foi, dans notre vie spirituelle ou intellectuelle, mais jusque dans les fibres les plus profondes et en même temps les plus concrètes de notre vie et de notre chair.

Oui, l'eucharistie est le plaisir de Dieu parce qu'Il donne tout, et l'eucharistie est plaisir de l'homme parce que de Dieu il attend tout.

 

 

AMEN