LES PROSTITUÉES VOUS JUGERONT

Ez 33, 1-9 ; Lc 11, 27-32

(11 octobre 1990)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

D

ans le système de la justice française, selon le Code pénal, il y a en principe dans chaque département ce qu'on appelle une cour d'as­sises pour juger les criminels. Cette cour d'assises est présidée par un président entouré de conseillers et il y a ce qu'on appelle "le banc des jurés". On pourrait transposer cette image au jugement dernier, car il est ici question de jugement, de condamnation, de gens qui vont se lever les uns après les autres pour condamner "une génération mauvaise". Et pour re­prendre la comparaison, mais sans la forcer, nous pourrions dire que le président de cette cour, c'est le roi, c'est le Christ selon la grande fresque qu'Il donne Lui-même à la fin du chapitre vingt-quatrième de saint Matthieu. Puis il y a douze conseillers "qui siè­gent sur des trônes et qui jugeront Israël" selon la parole même de Jésus et qui sont les apôtres. Mais il y a, même dans le jugement, une certaine démocratie, une certaine voix populaire car il y a aussi un banc des jurés. Et en parcourant l'évangile on reconnaît dans ce banc des jurés, un certain nombre de person­nes de l'histoire ou de notre histoire. Il y a par exem­ple les publicains et les prostituées, il y aura proba­blement le bon larron. C'est curieux, mais ces gens-là ne seront pas du côté de la barre, des accusés mais dans le banc des jurés. Et puis il y aura des Ninivites, la plus grande ville, qui ont vécu en s'en donnant à cœur joie. Et il y aura une païenne parmi les païennes, une reine d'Ethiopie qui elle aussi sera parmi ces ju­rés.

Qu'est-ce que cela veut dire pour nous au­jourd'hui ? Comment se fait-il que ces prostituées, ces publicains, ces Ninivites, cette reine de Saba, vont nous juger ? De quel droit allons-nous être jugés par des gens qui ne sont probablement pas meilleurs que nous et peut-être même pires ? Or Jésus dit : "ils se lèveront, ils vous jugeront et ils vous condamneront". Pourquoi ? Ce n'est pas parce qu'elle fut reine de Saba ou éthiopienne, ce n'est pas parce que ces hommes furent Ninivites, ce n'est pas non plus parce que d'au­tres se sont prostitués ou ont joué les mauvais per­cepteurs. Ce n'est pas pour cela qu'ils nous jugeront et qu'ils nous jugent déjà aujourd'hui. C'est tout simple­ment à cause de cette parole de Jésus : "Heureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en prati­que !" C'est la Parole de Dieu qu'ils ont vécue qui nous juge, c'est-à-dire qui nous ramène à notre propre conscience à nous et qui nous crie : Est-ce que, vous aussi, vous voulez vous convertir à la Parole de Dieu ? Est-ce que vous aussi, vous voulez vous laisser ju­ger par la Parole de Dieu qui ne condamne pas, qui purifie et qui nous fait entrer à l'intérieur d'une vie de l'Esprit ? C'est parce qu'ils se sont convertis, laissé purifier, c'est parce qu'ils ont accueilli la miséricorde de Dieu, à travers un signe ou l'autre, Jonas qui n'était pas particulièrement courageux, le roi Salomon qui menait sa vie de roi avec ses erreurs, ses péchés et son harem. C'est parce que ces gens-là ont reçu la Parole de Dieu à travers un signe qu'ils se sont déplacés, car la reine de Saba est venue en chariot parce qu'elle avait entendu parler de la sagesse de Salomon, car les Ninivites, à la parole de Jonas, se sont levés, ont mis un sac de cendre sur leur peau en signe de repentir et d'accueil de la Parole de Dieu.

Voilà pourquoi ces gens-là nous jugeront avec le Christ et avec les apôtres. Ils nous jugent déjà parce qu'ils sont un signe pour nous. Ils se retrouvent tous, à la fois dans le signe de Jonas et dans le signe du Christ qui les rassemble tous, parce que le signe du Christ c'est la puissance du pardon sur tout péché, la puissance de la résurrection dans l'Esprit sur toute mort. Parce que c'est le don de la filiation véritable qui nous engendre dans la vie. Et peu importe mainte­nant les seins qui ont allaité Jésus. Et peu importe maintenant ceux qui l'ont touché de leur doigt : "Heu­reux ceux qui écoutent la Parole de Dieu ! Heureux ceux qui croient sans voir ni toucher."

Jésus est le signe, unique et définitif, devant lequel il nous est signifié que la Parole de Dieu nous juge et nous purifie pour vivre dans l'Esprit, pour nous convertir. Mais les hommes, Jonas, les prosti­tuées converties, les publicains repentants, la reine de Saba, c'est-à-dire certains païens, certains hommes droits, doivent être pour nous aussi des signes que la Parole de Dieu peut être accueillie en totalité et qu'elle peut, en vérité nous convertir au plus profond de nous-mêmes.

Alors, nous n'avons rien à craindre, ni du pré­sident de la cour d'assises, ni de ses conseillers, ni des jurés. Car tout simplement nous avons à reconnaître qu'eux-mêmes sont entrés dans le Royaume de Dieu et que, du Royaume de Dieu, ils nous appellent, nous qui sommes toujours entre le péché et la gloire, ils nous appellent à faire, au nom de la vérité au nom de la Sagesse incarnée, au nom de la miséricorde de Dieu, ce passage de conversion, d'une vie de pécheur, de criminel, à une vie de ressuscité, à une vie de com­pagnonnage avec le Christ présent. Dans cette eucha­ristie puissions-nous reconnaître "le signe de Jonas" le signe de la mort et de la résurrection du Christ et que cela nous aide à nous recevoir les uns les autres, en notre conversion, comme des signes de la miséri­corde de Dieu qui nous appelle à nous laisser juger, purifier et ressusciter uniquement par sa Parole.

 

 

AMEN