RÉSURRECTIONS ET RÉSURRECTION

Jb 40, 25-26+41, 7-26 ; Lc 7, 11-17

(20 octobre 1989)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

A

trois reprises, dans l'évangile, Jésus s'af­fronte directement à la mort et ressuscite des morts : la fille de Jaïre, le fils de la veuve de Naïm et son ami Lazare. Or ces miracles qui nous semblent tout à fait extraordinaires ne suscitent pour­tant de la part des spectateurs qu'une considération relative. "Tous furent saisis de crainte, ils glorifiaient Dieu en disant : un grand prophète s'est levé parmi nous !" Nous serions tentés de penser que, devant la résurrection d'un mort, ils auraient dit : Dieu est venu parmi nous. Ils se contentent de dire : un grand pro­phète. C'est donc dire que la résurrection du fils de la veuve de Naïm, comme les deux autres résurrections, sont attribués simplement à un pouvoir de prophète, de thaumaturge, finalement quelque chose d'analogue à la guérison des malades.

En effet, la résurrection de fils de la veuve de Naïm, comme la résurrection de Lazare, sont fonda­mentalement différentes de la résurrection du Christ Lui-même. Ces résurrections sont l'image, dans un certain sens l'annonce de la Résurrection du Christ. Pourtant elles sont d'une essence radicalement autre. Quand Jésus ressuscite Lazare, quand Il ressuscite le fils de la veuve de Naïm, Il redonne comme un sup­plément de temps, de temps terrestre, de vie sur la terre, à ce jeune homme ou à son ami. Après sa résur­rection, Lazare a vécu un certain temps avec Marie et Marthe, nous le retrouvons à table avec Jésus et avec les voisins. Puis, l'évangile ne le dit pas mais c'est évident, Lazare a vieilli, Il a sans doute été malade et il est mort, quoi qu'il en soit des légendes qui font de saint Lazare le premier évêque de Marseille.

Toujours est-il que cette résurrection n'est pas une résurrection pour une autre vie, mais pour la même vie prolongée. C'est pourquoi spontanément les foules attribuent ce miracle au même ordre de gran­deur que de guérir une maladie. On a guéri une mala­die un peu plus grave puisque décisive ou définitive, mais en fin de compte, ils pensent qu'un prophète, un thaumaturge, un faiseur de miracles, pouvait aussi ressusciter les morts Quand Jésus se ressuscite Lui-même, quand Il sort vivant du tombeau, ce n'est pas pour reprendre ou continuer sa vie sur la terre, sur le même mode qu'auparavant. Ce n'est pas simplement une façon d'affirmer que la puissance de Dieu est plus forte que celle de la mort. Quand Jésus ressuscite, Il ressuscite pour une vie radicalement autre, une vie nouvelle, pour une vie éternelle, pour une vie qui n'a plus de fin, pour une vie qui n'est plus de l'ordre de ce monde-ci C'est pourquoi quand Jésus ressuscite, Il disparaît de ce monde, Il ne fait plus partie de ce monde, Il n'est plus soumis au déroulement de ce monde qui est le monde du temps, qui est donc le monde de la fin du temps qui est le monde de la vie temporaire et de la fin de la vie temporaire, le monde de la mort. Notre monde est un monde scandé par les successions de naissances et de morts, et c'est un monde qui, tout entier, est marqué par cette précarité, par cette temporalité et qui va d'usure en usure vers sa propre fin. Quand Jésus ressuscite, Il ressuscite non pas temporairement victorieux de la mort, non pas ayant gagné sur elle une bataille parmi d'autres, mais Jésus ressuscite définitivement vainqueur de la mort. Il ressuscite pour ne plus jamais mourir. "Le Christ ressuscité des morts ne meurt plus" nous dit saint Paul. "Sur Lui la mort n'a plus d'empire." La mort n'a plus aucune prise sur le Christ En Lui, quand Il res­suscite, la vie est définitivement victorieuse de la mort. Il fonde, en sa chair ressuscitée, un monde nou­veau, un renouvellement si radical de notre monde que ce monde est devenu autre. Ce n'est plus un monde précaire, ce n'est plus un monde temporel, ce n'est plus un monde soumis à l'usure, ce n'est plus un monde qui va, petit à petit, vers sa perte et vers sa fin. C'est un monde qui est au-delà de la mort. "Le Christ ressuscité des morts ne meurt plus ! La mort sur Lui n'a plus d'empire !" Sa vie est une vie éternelle. Et de cette vie éternelle, Il nous fait participants en nous donnant, à nous aussi la victoire sur la mort par la résurrection.

Ces résurrections pour extraordinaires et bouleversantes qu'elles soient ne sont que des signes avant-coureurs, ne sont que des images, encore très imparfaites et très pales de ce qu'est la Résurrection du Christ et notre résurrection à venir. En nous, il ne s'agira pas d'un supplément de vie, mais d'une vie définitive, comme dans le Christ. C'est pourquoi notre adhésion au Christ va infiniment plus loin que celle de la foule Nous ne voyons pas en Lui seulement un prophète, seulement un Envoyé de Dieu. Nous voyons en Lui Celui qui est dans la totale réalité vainqueur de la mort, Celui qui est la vie. Non pas quelqu'un qui, de la part de Dieu, nous donnerait un surcroît de vie, mais Celui qui est Lui-même la vie et qui nous la donne en abondance, en plénitude, en totalité, une vie qui n'a plus de rivage et qui n'a plus de fin. C'est à cette vie éternelle que nous allons communier car nous recevons la chair du Christ Ressuscité. En nous cette résurrection est déjà commencée, est déjà à l'œuvre. Rendons grâces à Dieu pour ce don qu'Il nous fait.

 

 

AMEN