AIMER SES ENNEMIS DEBOUT

Jb 40, 6-14 ; Lc 6, 27-38

(16 octobre 1989)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

es paroles de Jésus sur l'amour des ennemis ont été souvent interprétées de façon tendan­cieuse qui n'est pas très saine. D'une part, on peut trouver une sorte de plaisir malsain à "tendre la joue gauche quand on vous a frappé sur la joue droite". Il ne faudrait pas croire que l'évangile nous invite à ce dolorisme qui fait que nous sommes en quelque sorte heureux d'être méconnus, d'être mépri­sés, d'être rejetés. Il ne faudrait pas non plus croire que l'amour de charité, l'amour chrétien implique qu'il n'y ait pas de retour et que cet amour n'est parfait que quand l'ennemi demeure un ennemi et ne nous aime pas. Il ne faudrait pas que cette page nous invite à une sorte d'attitude du chrétien éternellement rejeté, éter­nellement méprisé, du chrétien qui accepte une situa­tion de victime, de paria, du chrétien qui, à la limite, trouverait une sorte de plaisir, pas très équilibre, pas très sain, dans ce qui est négatif. Il y a eu des tendan­ces dans ce sens dans le passé ou dans un présent récent et c'est une interprétation fallacieuse qui abou­tit à cette violence de rejet que nous trouvons par exemple chez Nietzsche qui décrit les chrétiens comme des "larves toujours en train de se satisfaire de ce qui leur tombe dessus comme mépris" et qui le dégoûtent. Il voudrait des hommes debout.

Il y a là, sans mauvaise volonté nécessaire­ment, un contre-témoignage. Au lieu de générer l'ad­miration, cela peut entraîner un certain mépris des chrétiens. Le texte de Job nous invite à aller dans un autre sens. Quand Job a résisté en face à Dieu parce qu'il a défendu son droit, son point de vue, Dieu lui a répondu "du sein de la tempête", c'est-à-dire en dé­ployant sa puissance, non pas pour l'écraser, non pas pour que Job se fasse tout petit et cesse d'être lui-même, mais au contraire pour grandir Job. Et Dieu félicitera Job d'avoir su lui tenir tête, d'avoir su se battre contre Dieu, d'avoir su défendre ce qu'il croyait être la vérité et son droit. Dieu aime que l'homme soit debout en face de Lui.

Je crois que cette attitude que Dieu magnifie dans l'homme, au cours du livre de Job, est peut-être à introduire dans notre interprétation du texte de saint Luc. Ce à quoi Jésus nous invite, ce n'est pas à aimer nos ennemis d'une façon souffreteuse et en rampant devant eux avec une fausse humilité qui serait finale­ment un manque de dignité. Au contraire cet amour des ennemis est une grandeur Il faut que nous soyons capables d'un amour assez grand pour qu'il ne se laisse pas rebuter par le refus, par les attitudes négati­ves de ceux qui nous entourent. Il faut que nous sa­chions avoir un amour plus fort, plus grand que ces rebuffades. Il faut beaucoup de courage pour ne pas rendre le mal pour le mal, pour ne pas se replier sur soi-même, écarter son chemin de ceux qui nous veu­lent du mal, mais pour savoir faire front. Et faire front non pas dans une lutte où la force se mesurerait à la force, mais dans une lutte où c'est l'amour qui est la vraie force. Aimer debout ! Aimer avec force ! Aimer avec dignité ! Aimer avec grandeur c'est-à-dire ne pas se laisser rabaisser au niveau des insultes, des injures qui nous sont adressées, mais garder la tête haute, mais une tête haute pleine de miséricorde, de ten­dresse et d'estime pour l'autre.

Au fond, tout cela est une affaire d'estime de l'autre. Quand Dieu est en conflit avec l'homme, comme dans le livre de Job, ce n'est pas parce que Dieu reprocherait à l'homme son attitude, mais c'est parce que Dieu estime l'homme et Il l'estime assez pour lui parler d'égal à égal et pour entrer en dialogue avec lui même si le dialogue soit être intense et diffi­cile. De la même manière avec nos frères, nous de­vons garder toujours ce dialogue, un dialogue ouvert, un dialogue grand, un dialogue franc, un dialogue net dans lequel nous ne cachons pas ce que nous pensons mais nous le disons en écoutant avec intérêt et avec estime ce que pensent les autres, même si ce qu'ils pensent est différent de ce que nous pensons et même si, à certains moments, semble agresser notre point de vue, notre tranquillité. Etre assez rempli d'amour pour regarder droit dans les yeux ceux qui nous parlent, pour les considérer comme des frères malgré ce qui peut être, à certains moments hostilité, voire négati­vité dans la relation.

Ceci est la vraie attitude d'amour. L'amour n'est pas une faiblesse. L'amour est une force, l'amour est une grandeur. L'amour doit être une estime de l'autre qui l'élève assez pour ne pas le considérer comme un rival, comme quelqu'un qui nous fait de l'ombre et dont on doit se défendre, mais comme quelqu'un avec qui l'on traite, de frère à frère, d'égal à égal, d'homme à homme. C'est ainsi que nous devons vivre l'évangile, un évangile debout, un évangile d'hommes qui sont forts de la force de Dieu, de la force de l'amour de Dieu. Que cette eucharistie où nous allons nous nourrir du "pain des forts", où nous allons boire le sang du Christ livré dans ce plus grand amour, nous fortifie et nous mette debout pour toute notre vie et toutes les relations humaines qui parsè­ment notre existence.

 

 

AMEN