PARADOXE DES BÉATITUDES
Jb 39, 19-25 ; Lc 6, 20-26
(12 octobre 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN
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abituellement on aime opposer dans cet évangile les Béatitudes et les malédictions. De fait, le Christ Lui-même fait cette manœuvre pour les disciples. Cependant je voudrais souligner plutôt le paradoxe qui est inclus dans chacune des Béatitudes. Il est dit : "Heureux, bienheureux, ceux qui sont pauvres!" Il est dit : "Heureux ceux qui ont faim. Heureux ceux qui pleurent et heureux ceux qui sont haïs !''
Vous le voyez tout de suite, le paradoxe se situe entre ces deux termes de chaque béatitude : le fait d'être heureux tout en étant pauvre, en ayant faim, en pleurant et en étant haï. Il faut faire attention à une première interprétation qui serait totalement fausse. Le Christ ne béatifie pas la pauvreté, le Christ ne canonise pas la faim, le Christ ne justifie pas les pleurs et n'exalte pas la souffrance qui en est la cause. A plus forte raison, le Christ ne justifie pas la haine. Ces états seraient alors reconnus comme étant en eux-mêmes source de bonheur, c'est-à-dire ils seraient un bien. Or le Christ ne peut pas appeler la pauvreté un bien car ce n'en est pas un, ni la faim non plus, ni les pleurs, ni le fait d'être haï, parce que tout ceci n'est pas digne, à ses yeux, de ce que doit être l'homme en fonction du pourquoi de sa création.
Ce que le Christ veut dire à ses apôtres, c'est que quelle que soit la situation qu'ils connaîtront, il ira toujours, dans cette situation, non pas à vouloir la justifier mais à vivre et à demeurer avec le Christ. C'est pour cela qu'Il dit : "Le Royaume de Dieu est à vous !" Vous êtes déjà rassasiés, consolés. Et si l'on vous hait, vous aurez déjà votre récompense. La plénitude ne vient pas de la pauvreté, de la faim ou des pleurs, la plénitude ne vient pas des états de notre propre vie et des conditions matérielles, mais du fait que, quoi que nous vivions, quoi qu'il nous arrive, nous demeurions avec le Christ, nous restions fidèles au Royaume de Dieu dont Il est la manifestation présente en permanence avec nous.
Demeurer avec le Christ ne résoudra pas les problèmes de pauvreté, de pleurs, de souffrance ou de haine. Mais demeurer avec le Christ nous permet de connaître le bonheur d'être avec Lui, quoi qu'il arrive pour nous ou pour le monde. Et c'est cela la véritable prophétie. C'est que, quelles que soient nos situations, nos circonstances, nos maladies, nos deuils, ce que nous subissons de la part des autres, nous restons et nous demeurons fermement dans la présence du Royaume de Dieu. Et le bonheur est là. Il n'est pas dans la lamentation sur la pauvreté, la douleur ou la souffrance, mais il est dans le fait de croire et de savoir que, quelles que soient nos conditions, le Christ est là et le Royaume de Dieu est présent. Et de cela nous sommes les bénéficiaires, dès aujourd'hui. Et de cela nous sommes les prophètes. Et si ce n'est pas de cela que nous vivons en tant que chrétiens, nous sommes des faux-prophètes.
Que cette eucharistie nous rappelle que chaque sacrement vient inaugurer en nous ce désir du Christ de demeurer avec nous et que nous demeurions avec Lui, quel que soit ce que nous vivons, quelles que soient nos situations, quels que soient les accidents de notre vie ou la réalisation de nos souhaits ou de nos désirs. Cette béatitude vient du Christ et non pas de nos conditions de vie. C'est pour cela que, quoi que nous fassions, quoi que nous vivions, nous sommes heureux, témoins de ce bonheur qui devient alors source de louange et d'action de grâces véritable.
AMEN