LE VOICI ... LE VOILÀ ...

Ap 5, 1-10 ; Lc 17, 20-37

(14 novembre 1988)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

e passage du discours de Jésus sur la fin des temps nous donne plusieurs précisions sur cette venue du royaume. Précisions qui, au premier abord, peuvent sembler contradictoires, ou en tout cas dont nous ne voyons pas, au premier coup d'œil, comment elles se combinent ensemble.

A partir de cette même parole : "Le voici ! Le voilà !" contre laquelle Jésus met ses disciples en garde et qu'Il emploie à deux reprises, Jésus nous dit deux choses différentes. D'abord, quand on vous dit du royaume : "Le voici ! Le voilà !" n'y croyez pas car il est déjà là, il est en vous, parmi vous, au milieu de vous. D'autre part, si on vous dit : "Le voici ! le voilà!" n'y croyez pas parce que ce royaume viendra comme un éclair qui jaillit d'un point du ciel jusqu'à l'autre.

Donc, d'une part, le royaume ne viendra pas plus tard, il est déjà là, il est déjà présent. Et en même temps, deuxième affirmation, le royaume surgira. Il fera irruption comme l'éclair. Ce deuxième est lon­guement développé avec beaucoup d'images. Cette soudaineté du surgissement du royaume est comparée au déluge qui a pris les hommes par surprise, à la pluie de soufre qui est tombée sur Sodome. Et Jésus précise que le royaume sera tellement soudain que vous n'aurez pas le temps de descendre prendre vos affaires, vos vêtements ou vos biens, vous n'aurez pas le temps de revenir des champs à la maison. Ou en­core cette venue du royaume sera si soudaine, si inat­tendue que, de deux personnes étendues sur le même lit, l'une sera prise, l'autre laissée, que de deux fem­mes en train de moudre à la même meule, l'une sera prise, l'autre laissée.

C'est donc cette deuxième affirmation qui fait l'essentiel du développement, le surgissement inat­tendu, imprévu, l'irruption brutale du royaume. Com­ment cela peut-il se concilier avec la première affir­mation que le royaume est déjà là ? que ce royaume est en réalité parmi nous, même si nous ne le voyons pas ? Et même si, à certains moments, ce royaume semble s'éclipser ? "Viendront des jours où vous dési­rerez voir un seul des jours du Fils de l'homme !" c'est-à-dire de sa présence parmi nous, que Jésus se réfère aux jours qu'Il a passés sur la terre avec ses disciples en Palestine ou aux jours du, retour du Fils de l'homme à la fin des temps, aux jours que nous passerons avec Lui dans l'éternelle béatitude. Dans les deux cas, ce désir de voir "le jour du Fils de l'homme" suppose que cette présence du Fils de l'homme n'est plus sensible, n'est plus tangible, n'est plus visible. Alors, le royaume est là mais en même temps il n'est plus visible. Le royaume est là et pourtant il va surgir, faire irruption en nous.

Je crois que ces affirmations qui ont l'air de s'opposer l'une à l'autre, en réalité ne s'opposent pas. C'est nous qui, en réfléchissant à cette présence du royaume en nous, imaginons que cette présence est une présence stable, établie, paisible, comme si nous n'avions qu'à nous installer dans cette présence du royaume. En réalité, que le royaume soit déjà là ne veut pas dire qu'il ne soit pas constamment en train de surgir en nous. Le surgissement ne s'oppose pas à la présence ; c'est un certain mode de présence. Ce n'est pas une présence donnée comme un fait ; c'est une présence jaillissante. Le royaume c'est, à tout instant, le jaillissement, au fond de nous, de la présence de Dieu. Et en ce sens-là le royaume est déjà inauguré, car l'éternité est au cœur du présent. A tout instant, au fond du présent, il y a l'éternité cachée, jaillissante, surgissant.

Et si nous ne voyons pas le royaume c'est parce que nous ne sommes pas assez attentifs à ce surgissement, à ce jaillissement en nous de la pré­sence de Dieu. Nous avons l'habitude de nous établir dans une vie confortable, dans laquelle nous avons tous les repères et dont nous connaissons tous les secrets apparents de cette vie pour que tout fonctionne convenablement. Mais Dieu ne fait pas partie de tou­tes ces "choses" que nous avons domestiquées, Dieu ne fait partie de ces habitudes et de ce ronronnement de notre vie quotidienne. Dieu est une nouveauté constante, une surprise permanente, un miracle per­pétuel. La venue de Dieu est quelque chose de tou­jours merveilleux, de toujours inattendu, de toujours miraculeux. Nous devons apprendre à être sensibles à ce renouvellement constant, à cet appel permanent à aller ailleurs, plus loin, à sortir de nos ornières, à en­trer dans le royaume. Et chaque fois cette entrée dans le royaume est comme un déplacement de notre être, comme un exode, comme un chemin que nous devons accomplir. Si nous sommes attentifs à la venue de Dieu, si nous sommes ouverts à cet aspect de renou­vellement constant, alors le royaume deviendra pour nous d'une certaine évidence.

C'est, je pense, le sens de cette dernière phrase de l'évangile : "Là où sera le corps, là aussi les vautours s'assembleront !" C'est un proverbe qu'uti­lise Jésus. Pour le vautour il y a une évidence. Il sait retrouver le cadavre qu'il va dévorer et il n'hésite pas une seconde pour se précipiter à l'endroit exact où se trouve sa proie. De la même manière, le royaume doit être pour nous d'une certaine évidence, à condition que nous nous ouvrions à ce mode particulier de ve­nue de Dieu, à cette façon que Dieu a de bousculer nos habitudes et nos conformismes pour, sans cesse, nous appeler plus loin dans un renouvellement tou­jours nouveau.

 

AMEN