PERMANENCE DE LA PAROLE DE DIEU

Ac 2017-36 ; Jn 10, 11-16

(4 novembre 1988)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

D

ans la règle que saint Césaire d'Arles avait établie pour sa sœur et les moniales de son couvent, nous pouvons être étonnés de la rigueur de l'ascèse à laquelle il les soumettait, avec beaucoup de chaleur et d'affection d'ailleurs. Il leur demandait, par exemple de se lever vers minuit ou deux heures, de réciter un office qui comportait dix-huit psaumes. Elles ne mangeaient qu'une fois par jour, à trois heures de l'après-midi et même pendant le travail manuel, on ne lâchait pas la prière pour parler un peu simplement, mais on continuait à lire. On as­sociait donc aux offices proprement dits, laudes, vê­pres et vigiles, d'autres offices dans lesquels on réci­tait un maximum de psaumes.

La raison de tout cela nous met sur la voie du fondement même de l'Église. Lorsqu'on entend l'énoncé d'une règle de ces premiers temps de l'Église, on pourrait se sentir quelque peu coupable d'être plus douillettement installé dans la vie spirituelle d'aujour­d'hui. Je pense que c'est un tort de croire que l'Église a à répéter des figures, des modèles. La tradition de l'Église ne consiste justement pas à se redire dans une répétition stricte et scrupuleuse des modèles qui ont pu servir à l'édification de la sainteté de nos ancêtres dans la foi. Ce serait une erreur de croire que la tradi­tion consisterait à revenir inlassablement à un modèle ancien que saint Césaire aurait pu mettre en forme et que Cassien avait par ailleurs contesté. Nous serions toujours dans un combat permanent pour savoir quelle est la meilleure règle.

Un des éléments qui semble être à la base de la règle de saint Césaire est la permanence de la pré­sence de Dieu dans le cœur de ces vierges. Il insistait beaucoup sur la rumination de l'Ecriture, de la Parole de Dieu. C'est une des raisons pour laquelle elles ré­citaient tant de psaumes au cours des offices. Non pas pour une ascèse supplémentaire et gratuite, mais pour simplement vivre la permanence de la présence de Dieu à travers sa Parole. C'est ainsi que nous devons comprendre la tradition de l'Église qui n'est pas une répétition de modèles si ascétiques soient-ils, mais qui est simplement la fidélité à la continuité, en chaque cœur d'homme, en chaque siècle et en chaque temps, de la Parole de Dieu qui s'y inscrit et qui l'ensemence. Le moine ou la moniale c'est celui qui, au fond de son monastère, est davantage chargé, du fait du temps libre qu'il a, d'assurer, de génération en génération, et à travers le monde, la continuité de cette présence de la Parole de Dieu qui est murmurée et ainsi ense­mence, pénètre, passe de cœur en cœur et atteint par là toute l'humanité. La véritable tradition de l'Église est que le flux même de l'Esprit passant de cœur en cœur, s'assure, à travers l'histoire de ce monde, un enracinement de plus en plus profond. C'est là le vé­ritable cœur de la tradition monastique qui ne consiste pas en l'observance de règles qui pouvaient corres­pondre à une époque et non à une autre. Par contre, il est indispensable que nous soyons tout aussi fidèles que ces braves femmes à la permanence de la pré­sence de la Parole de Dieu en nous. Voilà notre rôle aujourd'hui dans l'Église, pour nous, moines, d'abord, mais aussi pour vous tous.

De saint Césaire à saint Charles Borromée et aussi après eux, le souci des pasteurs a été toujours axe sur cette permanence, cette continuité incroyable et indispensable pour la croissance de l'Église. Nous sommes tous appelés à une vocation profonde qui est de maintenir en nous cette présence, non seulement pour notre propre sainteté mais pour celle de l'Église, ce qui est beaucoup plus grand et plus merveilleux. Par notre propre démarche de prière intérieure, nous avons charge de l'Église, Epouse du Christ, charge de sa croissance.

Voici un texte plus récent mais qui exprime bien ce que saint Césaire disait de la Parole de Dieu. "Nous sommes tous faibles, je le reconnais, mais le Seigneur Dieu nous a donné des moyens où nous pou­vons facilement trouver du secours si nous le voulons. Tel qui entre au chœur pour la psalmodie et qui va célébrer l'eucharistie se plaint de ce que mille pen­sées se présentent aussitôt et le distraient de Dieu. Mais, avant d'aller au chœur ou célébrer la Messe, qu'a-t-il fait ? Comment s'est-il préparé ? Quel moyen a-t-il pris pour maîtriser son attention ? Veux-tu que je t'enseigne comment progresser sans cesse spiri­tuellement Veux-tu savoir comment l'être davantage encore pour que ta louange plaise mieux au Seigneur. Ecoute-moi bien ! Si un petit feu d'amour divin est déjà allumé en toi, ne le montre pas tout de suite. Ne l'expose pas au vent. Garde fermée la porte de ton four pour ne pas laisser perdre la chaleur. Cela veut donc dire : Fuis, autant qu'il t'est possible les dis­tractions. Demeure recueilli en Dieu. Évite pour cela les conversations frivoles. As-tu la charge de prêcher et d'enseigner ? Étudie, applique-toi à tout ce qu'il faut pour bien exercer cette charge. Soucie-toi d'abord de prêcher par ta vie et par ta conduite. Évite qu'en te voyant dire une chose et en faire une autre les gens ne se moquent de tes paroles en hochant la tête."

 

AMEN