DEUX MAÎTRES

Ap 2, 1-7 ; Lc 16, 10-17

(29 octobre 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

N

ous venons d'entendre une parole de l'évan­gile qui a toujours beaucoup marqué notre manière de penser : "Nul ne peut servir deux maîtres ! Ou il haïra l'un et aimera l'autre". Et à travers cela il y a tout un ensemble de réflexes de mauvaise conscience vis-à-vis de l'argent qui peuvent surgir à notre esprit. Cette parole est extrêmement dure. On a l'impression qu'elle nous met devant une situation sans aucun compromis : se servir de l'argent ou se mettre au service de l'argent, c'est se dresser contre Dieu. On pourrait dire à notre décharge que le Christ Lui-même n'a pas hésité à se faire aider par un certain nombre de personnages qui l'assistaient de leurs biens ainsi que ses disciples, et que cette parole n'est pas très bien venue dans la mesure où elle viserait les personnes qui lui venaient en aide dans son ministère public.

En réalité, cette phrase est rédigée de telle fa­çon qu'effectivement : "Nul serviteur ne peut servir deux maîtres !" Ce n'est pas une condamnation de l'argent comme tel. C'est une condamnation de ceux qui se mettent au service de l'argent. Pourquoi cela ? Parce que l'argent, et peut-être plus encore aujourd'hui qu'à l'époque de Jésus, l'argent représente un certain pouvoir. Mais avant un certain pouvoir sur les autres, l'argent qui sert à la concussion ou à différentes manœuvres de pots-de-vin, l'argent est d'abord un certain pouvoir pour nous, un certain pouvoir être, une sorte de manière de pouvoir acquérir mieux et plus pour être soi-même mieux et plus. Je crois que le sens de la parole de Jésus est celui-ci : Si vous croyez que l'argent peut être un pouvoir être, de façon que vous lui soyez soumis et mettiez en lui votre confiance, vous avez une attitude qui vous met en radicale rupture avec le souci du royaume de Dieu, car si vous placez le souci de votre développement personnel, de votre pouvoir être personnel, dans ce moyen de l'argent qui, lui, ne renvoie qu'à vous-même, qu'à vos propres forces, qu'à la manière dont vous pouvez vous imposer vous-même, vous perdez tout le sens de ce que peut être le salut de Dieu. Car, précisément, servir l'autre maître qui est Dieu, c'est accepter que le moyen radical de notre véritable pou­voir être ce soit l'amour de Dieu. Et tout ceci repose sur un acte de confiance et de remise de soi entre les mains de Dieu qui est totalement opposé à l'autre at­titude qui consiste à ne mettre sa confiance qu'en soi et dans les moyens de se réaliser soi-même par soi-même.

C'est là, je crois, le sens de ces paroles de Jé­sus, extrêmement rigoureuses et sévères sur l'argent. Plus que la richesse comme telle, Dieu a condamné le cœur de celui qui met toute sa confiance "dans son argent" c'est-à-dire dans ses possibilités de s'épanouir soi-même avec ses propres ressources. Autrement dit, il nous faut demander à Dieu d'obtenir cette véritable pauvreté qui sera traduite par saint Paul par "user des richesses comme n'en usant pas", comme n'en ayant pas. Non pas pour nous mentir à nous-mêmes mais véritablement en sachant que ces moyens légitimes qui sont mis à notre disposition ne fondent, en aucun cas, la possibilité de nous réaliser nous-mêmes, par nous-mêmes et pour nous-mêmes. Car en réalité, le seul axe fondamental de notre existence pour être ce que nous avons à être sous le regard de Dieu c'est précisément la confiance en Dieu, ce dessaisissement total de nous-mêmes pour savoir que le seul qui peut nous faire être vraiment comme nous pouvons l'être et devons l'être, c'est uniquement notre Dieu.

 

AMEN