MALHONNÊTE ARGENT
Ap 1, 1-8+17-19 ; Lc 16, 1-9
(27 octobre 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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alhonnête argent et malhonnête intendant, nous voilà en pleine illégalité permise par l'évangile afin que nous puissions nous faire des amis. Cette louange du malhonnête intendant met toujours un peu mal à l'aise puisqu'il s'agit d'une ruse. D'ailleurs le texte a soin de préciser :"Les enfants de ce monde sont plus rusés que les enfants de lumière." Est-ce à dire que, nous les hommes, serions plus rusés que les anges eux-mêmes qui échappent à ces manigances, à ces combinaisons ? que nous saurions davantage jouer, manier avec la ruse, un peu d'ironie ou d'humour, ce qui est nécessaire pour se faire des amis ? Nous sommes donc plus malins que les anges, si les "fils de lumière" sont les Anges.
Il est vrai qu'à travers la Bible il y a un éloge de la ruse humaine, comme si cette ruse humaine faisait quelque peu sourire Dieu, comme dans l'histoire de Jacob qui est sans doute le plus rusé parmi les anciens. Dans la façon dont Dieu aime la ruse de l'homme il y a à la fois la façon dont il sait en rire et utiliser cette ruse. L'homme doit agir de façon permanente et Dieu ne peut bouger ce qui se bouge déjà avant. Lorsque Dieu demande à Abraham de quitter son pays, on cite toujours sa disponibilité. On nous le montre "faisant ses valises", se préparant à partir avec ses femmes, ses concubines, ses serviteurs et ses troupeaux, quittant Our en Chaldée. Mais juste avant ce chapitre douzième où Dieu demande de tout quitter, un petit verset du chapitre onzième souvent oublié rapporte que Térah, le père d'Abraham, avait commencé à quitter le pays et qu'en fait, ils sont déjà en marche. Et Dieu appelle Abraham au cours du voyage où ils ont quitté Our. Je pense que souvent Dieu ne peut mettre en mouvement ou ordonner vers un véritable bien que ce qui bouge déjà. Mais il ne peut pas réveiller, à l'encontre de l'homme, ce qui ne bouge pas encore.
C'est peut-être cela le secret de sa bienveillance à l'égard de la ruse humaine, car une ruse suppose toujours une action, une réflexion par rapport à une possibilité ou à une impasse dans laquelle nous pourrions tomber. Elle signifie que l'homme réfléchit, tend à contourner l'obstacle, à trouver une solution. Et cette solution est comme une matière humaine que Dieu peut reprendre en compte et ordonner à Lui. Mais encore faut-il qu'il y ait matière humaine. Je pense que c'est une façon d'aborder cet évangile que de le voir par le mouvement nécessaire, intérieur de l'homme pour que Dieu puisse l'ordonner à Lui. S'il n'y a rien, Dieu irait à l'encontre de la liberté humaine et ne pourrait ordonner cet homme à ce qu'il est, Lui, fondamentalement.
Non pas que l'évangile veuille nous faire un procès ou une louange de l'illégalité, mais il y a là comme un procès de l'action humaine, même si elle frise l'illégalité. De fait, les trois passages de Luc qui suivent celui-ci, mettent bien les choses en place. Le dernier est l'épisode du "pauvre Lazare" qui met en évidence la malhonnêteté fondamentale de l'argent. Par contre, il y a un bon usage possible de cet argent malhonnête. Et la ruse employée par cet intendant nous met comme au défi de trouver d'autres moyens, de mettre en mouvement ce que nous sommes par rapport à ce monde, afin que Dieu puisse nous saisir et nous ordonner enfin à Lui.
Essayons de voir, dans notre vie, ce qui dort, ce qui n'est plus en mouvement, ce qui finalement, est un frein permanent à l'action de la grâce de Dieu par une espèce de passivité massive qui absorbe et anesthésie les coups de pied ou les coups de grâce de Dieu. Interrogeons-nous pour savoir si nous sommes mobiles sous la grâce ou si nous lui résistons depuis très longtemps. Est-ce qu'il n'y aurait pas en nous des domaines comme anesthésiés, comme morts, qui ne veulent plus bouger ? Est-ce qu'il ne faudrait pas ruser un peu avec nous-mêmes pour nous remettre en mouvement, même si ce mouvement n'est pas exactement ordonné dans l'axe de la grâce ? Dieu saura en faire un mouvement qui réclame sa grâce et son don. Ne restons pas endormis sur le chemin, ni de la conversion ni de la vie. Soyons des actifs, car, dans ce mouvement, Dieu saura bien nous ordonner à Lui.
AMEN