UN GLAIVE
1 Co 9, 16-23 ; Lc 14, 25-35
(26 octobre 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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e passage de saint Luc que nous lisons en ce jour a, en saint Matthieu, un parallèle où il est dit : "Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive, car Je suis venu opposer l'homme à son père, la fille à sa mère, et la bru à sa belle-mère. On aura pour ennemis les gens de sa famille."
Ces passages difficiles à avaler ne sont pas à comprendre pour justifier les difficultés que rencontrent parfois les familles de façon cruelle et douloureuse à cause de dissensions, de haine entre les couples, entre les parents et les enfants ou les enfants eux-mêmes. Une famille est un lieu de transformation ce qui suppose des conflits plus ou moins conscients, mais ces textes se situent à un autre niveau. Le Christ parle trop souvent de paix pour que ce passage d'évangile ne le contredise de façon totale. Contrairement à ce qui est dit en apparence, il y est quand même question de paix, il y est quand même question de construction, dans la paix, dans le repos, de ce que Dieu veut faire pour chacun des hommes. Mais là où l'évangile met le doigt c'est sur le danger qu'une famille ne soit qu'une fusion et non pas une communion.
Lorsque deux êtres s'aiment, au début de leur amour, un tel plaisir, une telle fascination peut s'exercer sur le cœur de chacun d'eux qu'ils pourraient se suffire à eux-mêmes ne faire qu'un au point d'oublier ceux qui sont autour. C'est la différence entre deux libertés qui s'épousent en se respectant comme liberté, et deux libertés qui se fondent l'une dans l'autre, en n'étant plus une liberté mais une chaîne, une dépendance totale et radicale, et même une abdication de ce qu'est vraiment la personne humaine. Et si l'évangile met le doigt sur la famille, sur ces liens de chair qui nous unissent, c'est qu'il connaît le danger de fusionner, à cause de ces êtres de chair, avec ceux qui nous entourent et qui nous sont chers.
Quand Jésus parle de glaive ou d'épée, nous pourrions comprendre qu'Il est venu pour séparer, ce qui est la vocation de l'épée ou du glaive qui n'est pas de blesser mais de séparer, au sens profond du terme, "rendre unique chaque chose". En effet, le glaive ou le couteau dont parle Matthieu et auquel fait allusion saint Luc, n'est pas là pour abîmer comme le ferait une arme aveugle sans choisir ce qu'elle atteint, mais pour trancher ce qui est à séparer. La famille est le lieu même de la prise d'identité de chacun de ses membres. Vous parents, vous savez combien il est difficile à la fois d'aider chacun de vos enfants à croître, à devenir adulte, c'est-à-dire individu, personne au sens profond du terme, à ce qu'il se détache tout en prenant de la famille ce qui est bon, mais qu'il s'en détache pour devenir "quelqu'un". Et votre rôle à vous, dans ce domaine de la famille, est bien d'exercer un certain glaive pour que l'enfant, dont vous avez la charge et qui est le fruit de votre chair, devienne une personne. Des parents qui renonceraient à l'activité même du glaive ou de l'épée n'iraient pas jusqu'au bout de leur projet humain qui est de rendre "personne humaine" l'enfant à qui ils ont donné la vie.
Je crois que c'est ainsi qu'il faut entendre cet évangile, comme l'activité de séparation, de "mise en individu", de façon que chacun des hommes soit unique devant Dieu et qu'il ne soit pas confondu, "confondable" avec les autres. C'est pour cela que le Christ nous demande sur le plan horizontal de nous "haïr", le mot est un peu fort dans son sens hébreu, c'est-à-dire de "préférer Dieu". Et ainsi, par Dieu, nous pourrons de nouveau nous aimer dans la communion et non pas dans la fusion. Notre regard de personne humaine est à porter à l'horizon même, sur Dieu, afin que, par Lui, nous puissions vivre avec les autres, même ceux qui nous sont chers et qui nous sont liés par la chair, afin que nous puissions les retrouver dans une véritable communion de personne à personne, à cause de Dieu et non uniquement à cause des liens qui nous unissent.
Ainsi le mot "créer" (bârâ), au début de la Genèse signifie aussi "séparer". La première chose que Dieu a faite dans le monde, c'est de séparer les eaux, les lumières, d'isoler afin que chaque chose existe en son identité propre. C'est le même mot qui nous est commenté d'une nouvelle façon dans l'évangile, que nous soyons séparés afin d'être le partenaire unique de Dieu, dans le face à face total avec Dieu, que nous ne soyons mêlés aux autres sans personnalité mais une personne à l'image de Dieu, son véritable partenaire d'amour.
AMEN