VERS JÉRUSALEM
1 Co 1, 1-3 ; Lc 9, 49-52
(3 octobre 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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e passage marque une césure importante de la vie de Jésus. Dans un premier temps, Jésus a exercé en Galilée, sa région natale, celle du moins où Il a passé son enfance et son adolescence. La Galilée est une région où les nations sont davantage mêlées, où les grands prêtres n'ont pas la même autorité qu'à Jérusalem et où les rapports de Jésus avec les foules sont plutôt cordiaux, où l'ensemble de la population suit Jésus avec enthousiasme devant les miracles qu'Il accomplit.
Et voici cette césure où Jésus prend le chemin de Jérusalem, où tout va se concentrer dans l'hostilité, de plus en plus déclarée, des chefs des prêtres à l'égard de Jésus jusqu'à la passion. Nous savons par l'évangile de saint Jean que Jésus a fait beaucoup de voyages à Jérusalem. Au cours de sa vie publique, il y est allé cinq ou six fois au moins, et par conséquent la présentation de saint Luc est un peu synthétique, mais elle est pleine de signification théologique.
En effet, Jésus est venu pour Jérusalem, pour mourir à Jérusalem, pour prêcher à Jérusalem et y être rejeté, et à cause de cela mourir à Jérusalem. Jérusalem est le résumé de toute l'histoire du peuple élu, c'est la ville sainte, c'est le lieu où Dieu a choisi de signifier, de manifester son habitation parmi les hommes, dans le temple érigé par Salomon, Jérusalem est la ville où le ciel et la terre communiquent, tout au moins de cette manière provisoire et symbolique qui était celle de l'ancien testament. Si le temple était "l'escabeau des pieds de Dieu", selon l'image un peu primitive mais en même temps très belle d'un Dieu assis sur les nuées du ciel et dont les pieds reposent sur la terre, tout ceci n'est qu'une façon imagée et indirecte de parler de la présence de Dieu. Le vrai lieu de la présence de Dieu sera précisément le corps, la nature humaine de Jésus. C'est là que le ciel et la terre vont réellement s'étreindre, se rencontrer, non plus seulement en promesse, non plus seulement en image, mais dans la vérité, car Jésus est réellement Dieu et homme, Il est donc réellement Dieu parmi les hommes sur la terre.
C'est pour cela d'une certaine manière que Jérusalem ne pourra pas supporter la venue de Jésus car Il est venu annoncer l'accomplissement de ce dont Jérusalem n'était que la promesse, n'était que le signe avant-coureur. Cette réaction de Jérusalem est aussi celle du peuple élu, car de même que Jérusalem et le temple cèdent la place à la vérité qui est Jésus-Christ, de même le peuple élu doit céder la place à l'Église qui est le rassemblement de tous les peuples. Ce peuple était choisi pour être l'annonce de l'élection de tous les peuples, de l'humanité tout entière. C'est cela que ce peuple n'a pas su comprendre ni accepter, c'est cela que Jérusalem n'a pas su comprendre ni accepter, que toute la grandeur de l'élection d'Israël, que toute la grandeur de la mission de Jérusalem était de préparer une grandeur plus grande encore, celle de l'élection de toute l'humanité, celle de la présence réelle de Dieu parmi les hommes.
Jérusalem a rejeté Jésus parce qu'Il venait accomplir la signification de Jérusalem. Jérusalem a cru que Jésus venait abolir la mission de Jérusalem. Tout se tient dans ce petit verset de saint Matthieu : "Je ne suis pas venu pour abolir mais pour accomplir !" C'est cela que les juifs n'ont pas su comprendre. Ils ont cru qu'ils étaient dépossédés, alors que toute la richesse de l'amour de Dieu pour eux était une richesse d'amour non seulement pour eux mais, pour, à travers eux, pour tout le reste de l'humanité. Et ceci était bien plus grand que d'être seul bénéficiaire d'un privilège qui serait resté limité.
Ceci s'adresse également à nous chrétiens. A l'heure actuelle, nous recevons des grâces et des privilèges qui peuvent sembler nous mettre à part des autres hommes. Mais n'oublions pas que toute grâce est donnée à quelqu'un pour les autres, afin qu'à travers lui elle se répande sur les autres. Toute grâce est une communication de l'amour de Dieu, et par essence l'amour est rayonnant, diffusif de soi. On ne peut pas recevoir l'amour de Dieu pour le garder. On ne peut pas être l'objet d'une grâce de Dieu pour refermer les mains sur cette grâce. Plus nous recevons de grâces, plus nous sommes aimés, plus cet amour doit nous échapper, nous traverser pour se répandre au-delà de nous-mêmes. Tout l'évangile consiste à devenir transparents à l'amour, transparents à la grâce. Et la sainteté c'est d'être tellement transparent qu'on ne s'arrête plus à nous-mêmes mais que, à travers nous, c'est Dieu seul qui est vu, qui est rencontré.
Il faut que nous soyons suffisamment habités par cette grâce, cet amour de Dieu pour que nous n'arrêtions plus à notre propre personne, pour que nous ne refermions pas les mains sur ce qui nous est donné, mais pour que ce qui nous est donné soit aussi gratuitement répandu que nous l'avons gratuitement reçu, afin que les autres puissent directement entrer en communication d'amour avec Dieu sans que nous soyons un obstacle ni même une étape dans ce chemin vers Dieu, mais que nous disparaissions dans cette rencontre profonde et intime de Dieu avec nos frères.
AMEN