LES CONTRADICTIONS DE L'ÉVANGILE

Dn 10, 2-9 ; Lc 12, 49-59

(24 octobre 1987)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

N

ous sommes toujours un peu peinés de nous heurter, dans l'évangile, à des contradictions. Tout au long de l'évangile, le Christ annonce cette paix. Il l'annoncera d'ailleurs jusqu'à la Résur­rection puisque le matin même de Pâques Il dira aux disciples : "La paix soit avec vous !" Sa présence est précédée de cette paix. Cette paix est même le signe du royaume qui va venir. Or dans le passage d'aujour­d'hui, le contraire est annoncé : "Je ne suis pas venu apporter la paix, mais la division."

Notre intelligence se trouve heurtée ou peinée de discerner que l'évangile n'est pas toujours cohérent en lui-même, parce que nous le voudrions à mesure humaine. Nous le voudrions dans cette logique qui nous est propre et nous avons peine à comprendre que c'est la Parole de Dieu en ce sens qu'elle est plus ri­che, plus complexe, plus varice en couleurs que celle que nous pourrions inventer par la pensée humaine. La Parole de Dieu tend à décrire non pas une logique, même pas la logique du dessein de Dieu ou de son amour pour nous, même si de fait Dieu a porté jus­qu'au bout le don de sa vie en montant sur la croix, mais elle veut décrire ce que tout bêtement on appelle un mystère, qui n'est pas quelque chose de vague et de confus qui s'envolerait en fumée, mais simplement une réalité qui dépasse largement la capacité de notre intelligence à le comprendre.

Les deux réalités mystérieuses que l'évangile tente de décrire, phrase après phrase, c'est d'une part celle de la personne humaine, et de l'autre celle de Dieu. Ces deux mystères se réunissant en un seul, en Jésus Christ qui résume à la fois le mystère de Dieu et tout mystère de l'homme. Et aujourd'hui nous est dit quelque chose de ce mystère de l'homme, non pas sur les belles-mères ou les brus, mais sur la division des familles. Les liens d'appartenance à Dieu sont plus forts que les liens du sang. Avant d'appartenir à une famille, au sens strict ou au sens large, ou à une so­ciété ou à une communauté, ou à un style de vie ou à une façon d'être, avant tout, nous appartenons à Dieu. La source même de notre adhésion à Dieu est plus forte que la conscience que nous en aurions. Ainsi notre famille doit non pas être première par rapport à Dieu, mais elle soit s'ordonner à cette première ap­partenance. Notre communauté, tous les liens hu­mains que nous pouvons avoir sur cette terre ne sont pas premiers par rapport à ceux de Dieu, tout au contraire c'est à eux de s'ordonner à celui que nous avons essentiellement, fondamentalement avec Dieu, car avant toute chose, nous sommes à Dieu. Ensuite, nous sommes aux hommes ou à nos parents, à nos familles, au devoir auquel nous avons été appelés.

Ainsi les liens de ce monde, que ce soient les liens du sang ou autres, ne sont pas ceux qui priment mais qui doivent converger, se conjuguer et épouser profondément notre appartenance à Dieu. Vu sous cet angle l'évangile ne nous paraît plus comme une contradiction mais comme un nouvel éclairage sur le mystère de notre personne. La personne que nous sommes c'est un jaillissement permanent dont Dieu est à l'initiative. Ce que nous sommes chaque jour, à chaque moment, à chaque heure, ce que nous posons comme actes dans notre vie, est de façon permanente baigné, sous-tendu, vécu, vivifié par Dieu. Et les cho­ses de la terre découlent de cette présence, de cette vivification de Dieu.

Alors, nourris par cette eucharistie que nous allons prendre ensemble, reconnaissons qu'Il est là avant nous, avant toutes nos décisions, avant toute conscience même de notre vie, encore plus profondé­ment ancré car Il se situe à la pointe même, à la source de notre être, de notre existence, de notre per­sonne, de notre mystère, car Dieu est localisé à cet endroit précis d'où nous jaillissons dans la vie, d'où nous pouvons jaillir sur cette terre. Et ainsi toute chose pourra être vraiment sauvée par lui.

 

AMEN