OÙ EST TON TRÉSOR ?

Dn 9, 20-24 ; Lc 12, 32-38

(22 octobre 1987)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

D

ans l'évangile, quand on parle de cœur, on n'entend pas le même langage que nous. Quand nous parlons du cœur, nous parlons de cet endroit que nous considérons comme le centre de la personne certes, mais finalement comme un lieu assez isolé, assez divisé par rapport au reste de la per­sonne. Quand nous tentons de nous penser nous-mê­mes, nous avons comme une vue éparpillée à la fois des sentiments qui traversent notre esprit ou notre cœur au sens propre du terme, des affections du corps, de tous ces mouvements internes et externes qui nous donnent souvent l'impression que notre vie est incohé­rente, divisée. Et l'envie que nous avons, c'est de ten­ter par tous les moyens de resserrer les boulons, de renouer les uns avec les autres tous ces éléments qui ne demandent qu'à agir de façon indépendante, comme s'ils étaient animés de leur propre vie et très peu disciplinés.

Lorsque l'évangile parle du cœur, il parle de ce que nous appelons nous la personne. Encore faut-il être clair sur ce que signifie cette personne. Quand nous pensons personne, nous avons souvent une vue quelque peu statique, quelque chose qui est en face de nous et qui est nous-même, qui tente de marcher, d'être un peu stable dans cette vie, de se tenir droit. Alors que dans l'évangile, quand on parle du cœur ou de la personne, on parle de tout autre chose, comme d'une source, comme d'un élan. Car l'évangile sup­pose que nous sommes un mystère, que nous sommes un mystère non seulement non encore dévoilé mais à jamais dévoilé, à jamais enfoui dans le mystère même de Dieu. Le centre même de notre personne, d'où jail­lissent toutes ces sources de vie, de sentiments, d'af­fection, de haine ou même d'amour de Dieu, nous est invisible. Nous ne fréquentons pas ce lieu même si notre vie en est l'expression, la manifestation. Le centre même d'où jaillit ce pour quoi nous vivons, ce comment nous vivons, est trop loin, trop profond. Et finalement seule la grâce le fréquente, l'anime, le connaît, l'aime.

Ainsi nous ne connaissons de notre vie qu'une certaine surface. Certes, lorsque nous commençons à creuser nous connaissons quelques profondeurs, quel­ques abysses, mais jamais nous ne pouvons contem­pler totalement la plénitude de notre mystère. Seul Dieu le contemple, seul Dieu le connaît, seul Dieu peut ainsi le diriger. Lorsque l'évangile dit : "Là où est votre trésor, là est votre cœur", cela signifie que seul Dieu sait ce qu'il nous faut car Il connaît le fond de notre problème, mais Il nous propose d'être à nous-mêmes une autre image, non plus statique ou immo­bile comme quelqu'un qui se tient droit, mais comme un élan, comme une source, comme un mouvement. Et un mouvement qui ne s'épuise pas, un mouvement qui n'a de raison que d'avancer, que de jaillir, que de donner. Car finalement la personne n'est pas un amas d'être qui se tiendrait là, mais c'est une capacité de donner et d'accueillir. Et nous sommes faits, en cette vie, pour puiser dans ce fonds, ce tréfonds de nous-mêmes, cette possibilité à jamais renouvelée de don­ner et d'accueillir.

Qu'est-ce que la personne si ce n'est cet être en croissance qui s'unifie dans ce don. Ainsi nous sommes loin d'une vision divisée, incohérente, mais Dieu peut unifier, rendre cohérent tous ces éléments qui semblaient jouer de leur propre jeu. Une personne, ce que nous sommes sous le regard de Dieu, c'est ce mouvement de don, d'accueil. Et la seule chose que nous ayons à faire en grandissant, c'est d'apprendre à donner et d'apprendre à accueillir. Ainsi nous pour­rons vraiment devenir une personne au sens de Dieu. Et ainsi notre trésor sera bien là où Dieu travaille, dans ce cœur même de notre vie, là où Il met tout son amour.

 

AMEN