LA FOI D'UN SOLDAT ROMAIN
Dn 3, 24-26 ; Lc 7, 1-10
(19 septembre 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e qui a suscité la si grande admiration de Jésus devant la réaction du centurion, ce n'est sans doute pas le fait que cet homme essayait de calquer les structures de l'armée romaine sur le Royaume de Dieu. Sans doute que le centurion lui-même ne pensait pas qu'il fallait que le monde entier marche au doigt et à l'œil dans une sorte de caporalisme hérité de l'armée romaine et qui serait appliqué à l'univers tout entier. Si la foi consistait simplement à croire que la vie, l'histoire et le développement profond de la créations sont simplement une question de discipline, une sorte de force principale du cosmos qui obéirait à tous les désirs de Dieu qui serait là au milieu comme un général, je crois qu'effectivement cela n'irait pas loin.
Le centurion saisit le sens de sa démarche à travers son expérience de chef militaire. Encore faut-il bien comprendre ce que signifie cette discipline militaire. Elle ne signifie pas que la volonté d'un gradé soit là pour "casser" la volonté d'un inférieur. Le sens véritable d'une discipline militaire c'est que, d'une certaine manière, les volontés des hommes entre eux, réunis dans une perspective de défense ou d'agression, sont capables de s'accueillir l'une l'autre et que les soldats du centurion ou son serviteur ont une volonté et une liberté qui sont à certains moments capables de devenir le désir même de leur chef. Ce qui faisait l'admiration des armées anciennes, c'était précisément le fait que ce qui était le plan, la tactique du chef, pouvait être épousée par la multitude de l'armée. Ce qui faisait l'admiration des armées anciennes, c'était précisément l'ordre, ce qu'on appelait la taxinomie, c'est-à-dire le fait que le désir d'un seul arrive à être le désir de tous. Au fond, pour les anciens, dans le cadre de leur compréhension, de leurs références, ce qui faisait la beauté et la grandeur d'une armée, c'est qu'elle était si bien ordonnée, si bien articulée, les volontés des uns et des autres si bien ajustées ensemble, que le désir du chef arrivait presque sans effort à se répandre et à s'intégrer au désir de tous les soldats, en passant par tous les degrés de la hiérarchie militaire. Ce n'est pas tout à fait la représentation que peuvent avoir les recrues actuelles de l'armée française qui pensent parfois que les chefs sont là essentiellement pour vous en faire baver. Même si on a de temps en temps cette impression-là, en réalité la raison d'être d'une armée, ce qui fait son fonctionnement, c'est cette présence de la volonté de celui qui la commande à la volonté et au désir de tous ceux qui en font partie.
C'est pourquoi le Christ est admiratif, parce que, vu sous cet angle-là, c'est quelque chose de très beau. Pour le centurion romain, la volonté de salut de Dieu est présente au cœur de chacune de ses créatures. C'est Dieu qui est la tête et le chef de toute la création, mais le centurion qui a fait l'expérience au plan militaire de la diffusion, de l'envahissement de la volonté du chef à travers toute l'armée, à travers toute la légion, pense que pour le Christ c'est la même chose. Si le Christ est vraiment le Fils de Dieu, s'Il est vraiment le Seigneur et le maître de l'univers, il n'a pas besoin de se déplacer, Il n'a même pas besoin de donner un ordre, car Il habite l'intimité même de sa création. Et le simple fait d'y habiter devrait déclencher toujours, dans le cœur de ceux qui sont visités par cet amour de Dieu et par cette volonté divine, devrait déclencher la guérison comme c'est le cas pour le serviteur du centurion.
C'est ainsi que se comprend cette admirable profession de foi. Ce n'est pas une exaltation de l'impérialisme du Créateur sur sa création. Mais si la relation de Dieu à ses créatures est une relation de liberté, une relation de volonté manifestée par un dessein bienveillant de Dieu de faire l'unité de cette création autour de Lui, alors le centurion est conscient de l'immensité de l'enjeu. Pour lui, le signe même de la guérison deviendra précisément la certitude de la présence du Christ au cœur de sa création.
Vous voyez par là que cette page d'évangile nous ouvre une très grande perspective sur le mystère de l'Incarnation. L'Incarnation c'est précisément le fait que Dieu a voulu se rendre le plus intérieur possible au destin et a l'histoire de notre humanité. Par conséquent, la seule réponse possible de notre part c'est une réponse de foi dans laquelle nous acceptons et nous accueillons cette volonté de Dieu d'être présent au cœur même de sa création, d'être présent au cœur même de nos souffrances, d'être réellement présent au cœur du destin de chacun de nous. C'est pour cela que la foi du centurion est si grande et peut nous servir de référence et de modèle, parce que ce que le centurion comprenait, tout païen qu'il était, ce qu'il avait pressenti, c'est cette unité du dessein de Dieu qui vient habiter, envahir le cœur de chacun de nous et ainsi se faire salut, grâce et vie. Puissions-nous avoir la même foi lorsque nous redisons les paroles du centurion et savoir que même si nous ne sommes rien, nous sommes déjà saisis par ce désir de Dieu de venir habiter sous notre toit, c'est-à-dire de faire déborder son amour bienveillant sur chacun d'entre nous.
AMEN