L'ENFANT PRODIGUE
Ap 3, 14-23 ; Lc 15, 11-32
(14 novembre 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ous connaissons bien cette parabole qu'on appelle d'ordinaire celle de l'enfant prodigue, il vaudrait mieux sans doute l'appeler la parabole du père de l'enfant prodigue, car c'est lui le personnage central. Cette parabole, en effet, peut être lue de plusieurs points de vue. On peut la lire du point de vue de l'enfant prodigue comme une parabole de la démarche de conversion, de cette rentrée en soi-même et de ce retournement vers Dieu, on peut la prendre, et c'est le plus important, du point de vue du Père, et c'est la parabole de la miséricorde infinie de Dieu, on peut la prendre aussi du point de vue du fils aîné, tout au moins pour les derniers paragraphes. N'oublions pas que ceci est essentiel à la parabole puisqu'elle était précisément adressée aux pharisiens et aux publicains comme il est dit au début de ce chapitre quinzième qui regroupe les trois paraboles de la miséricorde, celle de la brebis perdue, celle de la drachme et celle d'aujourd'hui. Au début de ce chapitre il est dit : "Les publicains et les pécheurs s'approchaient de Jésus pour l'entendre et les pharisiens et les scribes murmuraient : "Cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux !" Il leur dit alors cette parabole et suivent les trois textes auxquels je viens de faire allusion. C'est donc aux pharisiens que Jésus s'adressait et c'est évidemment à eux qu'Il pensait à propos de ce fils aîné.
Le fils aîné c'est le peuple juif qui a été choisi, élu par Dieu et qui voit d'un mauvais oeil l'appel annoncé à tous les hommes, à toutes les nations, à tous ces païens qui ne connaissent même pas Dieu. Le fils aîné c'est aussi le juif pieux, le pharisien précisément, celui qui observe la Loi de manière ponctuelle, et qui ne comprend pas que le Christ ouvre largement la miséricorde de Dieu aux publicains, aux prostituées, aux pécheurs en général. Le fils aîné c'est aussi peut-être nous-mêmes, chrétiens, qui quelquefois ne comprenons pas très bien comment Dieu peut sauver aussi ceux du dehors, ceux qui ne nous semblent pas faire partie suffisamment de l'Église, de la famille chrétienne, ou encore tous ces gens qui sont enfoncés dans le péché et que nous sommes tentés de mépriser, de regarder un petit peu de loin et de haut, et pour qui l'évangile est fait autant que pour nous.
Ce fils aîné, remarquez-le bien, le Père ne le rejette pas. Il use avec lui d'autant de délicatesse qu'avec son fils cadet. Celui qui a dissipé sa vie dans une vie de prodigue le Père l'attendait au bord du chemin pour l'aîné qui refuse d'entrer à la fête, le Père se dérange, il sort pour aller l'en prier. C'est Dieu qui nous prie de bien vouloir venir dans son Royaume, c'est Dieu qui nous prie d'entrer dans la fête où nous précèdent quelquefois ces pécheurs, ces gens du dehors que nous regardons de loin, mais qui sont proches du cœur de Dieu, comme le fils cadet. Dieu vient nous prier d'accepter son invitation, d'entrer dans sa noce et dans sa fête.
Et mieux encore, à ce fils aîné le Père ne fait pas de reproche pas plus qu'Il n'en a fait à son cadet. Mais Il lui dit : "Tu es toujours avec Moi ! Et tout ce qui est à Moi est à toi !" Voilà les paroles que Dieu nous adresse, à nous qui quelquefois nous considérons comme des privilégiés, comme ayant-droit à la bonté, au salut de Dieu parce que nous sommes croyants, parce que nous vivons correctement, parce que nous pratiquons les vertus. Dieu nous dit : "Tu es toujours avec Moi !" "Je suis toujours avec toi !" Ce qui compte, c'est cette intimité entre toi et Moi, c'est cette proximité, c'est cette présence permanente de mon amour près de toi. Et mieux encore, non seulement tu es toujours avec Moi, mais encore tout ce qui est à Moi est à toi. Tout ce qui est à Dieu est à nous. Dieu nous a tout donné, tout son cœur, toute sa vie, toute sa grâce. Il nous a donné tout ce que nous sommes tout ce dont nous vivons, et nous ne savons pas le reconnaître, et nous en faisons un privilège, et nous en faisons un droit, et nous disons : "J'ai toujours observé tes commandements et tu ne m'as jamais donné un chevreau pour faire la fête tout seul avec mes amis !" Nous voudrions, nous aussi, avoir une récompense, un certain nombre de qualifications, nous voudrions pouvoir prendre du bon temps avec ceux qui nous plaisent, faire ce qui nous plaît puisque nous observons ponctuellement les ordres de Dieu. Mais Dieu nous ramène à la vérité. La vérité ce n'est pas de pouvoir de temps en temps se payer quelque extra, sous prétexte qu'on observe habituellement la loi de Dieu, la vérité c'est que Dieu est toujours avec nous. Il est notre vrai bonheur, infiniment plus précieux que les milliers de chevreaux qui nous permettraient de faire des milliers de fêtes avec qui que ce soit. Dieu est toujours avec nous, et tout ce qui est à Lui est à nous. Il nous a tout donné.
Revenons au cœur de cette expérience qui est la nôtre, non pas l'expérience de gens pieux et vertueux, non pas l'expérience de gens qui observent la loi, mais l'expérience de gens qui sont sans cesse avec Dieu et à qui Dieu a tout donné ce qui est à Lui, tout donné ce que nous sommes. Que ce soit là véritablement notre bonheur et le murmure constant de notre cœur.
AMEN