LA FEMME COURBÉE

Ap 2, 1-7 ; Lc 13, 1-9

(5 novembre 1986)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

e miracle de Jésus fait partie de ces nombreux moments où Il est amené à s'opposer aux juifs sur ces questions de la Loi, de l'observance du sabbat. Mais en même temps il y a dans cette guérison quelque chose de symbolique du cœur même de notre foi. Cette femme qui était courbée est comme une image de l'humanité accablée par son péché, ce péché qui tourne l'homme vers la terre, vers le bas. La guéri­son de Jésus consiste à redresser cette femme, elle se redresse pour glorifier Dieu. Tous ces verbes de re­dressement, de relèvement font partie du vocabulaire de la résurrection. Ce sont des signes avant-coureurs de la résurrection du Christ qui est aussi notre résur­rection spirituelle d'abord et corporelle à la fin des temps. C'est pourquoi d'ailleurs Jésus dit ensuite : "Cette femme était liée par Satan. Ne fallait-il pas la délier ?" En même temps qu'un redressement, qu'un relèvement, notre résurrection est une libération. Nous sommes déliés de ces liens du péché qui nous enser­raient.

Je crois que ces images de liens ou de déli­vrance, ces images d'un être courbé vers le sol ou de redressement sont assez caractéristiques de la Nou­velle Alliance par rapport à l'Ancienne Alliance. Ce n'est pas pour rien qu'à l'observance du sabbat a été substituée celle du dimanche. Le sabbat, jour sacré pour les juifs, c'est de dernier jour de la création, c'est le jour du repos de Dieu, c'est un jour où, en quelque sorte, l'œuvre de Dieu est clôturée, elle se referme sur elle-même. Les juifs observaient le sabbat avant tout comme un jour d'inaction, comme un jour d'absten­tion de toute forme d'activité pour adhérer à ce repos de Dieu, à cette création achevée, complète, finie, fermée sur elle-même, terminée.

Au contraire, en ressuscitant, le premier jour de la semaine qui est devenu notre dimanche, le Christ marque le commencement d'une création nou­velle. C'est le premier jour d'une nouvelle création. C'est pourquoi notre foi est une foi dynamique, une foi qui s'inscrit dans un geste qui est celui de l'agir de Dieu. A plusieurs reprises Jésus dira : "Mon Père agit sans cesse, et Moi aussi j'agis !" Et en célébrant le dimanche les chrétiens ne sont pas invités au repos, ils ne sont pas invités à l'abstention ou à un certain ab­sentéisme de la vie, mais au contraire ils sont invités à être, à l'intérieur de cette vie, comme un ferment, comme le courant vital qui traverse le monde pour le recréer, pour le ressusciter. Aussi bien l'habitude de faire du dimanche un jour de repos est dans l'Église chrétienne assez tardive, prise par assimilation à la coutume juive de l'observance du sabbat. Quand ils vivaient dans l'empire romain où la semaine et en particulier le dimanche étaient ignorés selon les lois et les coutumes officielles, les premiers chrétiens ne se reposaient pas le dimanche qui, aux yeux du monde, était un jour ordinaire. Ce n'est pas ainsi qu'ils mani­festaient leur attachement à Dieu et leur célébration de la résurrection du Christ. Ce n'est que beaucoup plus tard, après Constantin, lorsque la foi chrétienne est devenue la foi courante et commune de l'ensemble de la population de l'empire que, petit à petit, le di­manche deviendra le jour de fête officiel et prendra, entre autres caractéristiques, celle de jour de repos qui est celle du sabbat chez les juifs.

Mais ce n'est pas cela le sens premier du di­manche. Le dimanche n'est pas d'abord un jour de repos, le dimanche c'est le jour de la résurrection du Christ. C'est donc au contraire un jour où l'on se lève, où l'on se remet en marche. C'est un jour où le monde tout entier déborde d'activité, d'une activité qui n'est certes pas d'abord d'ordre professionnel et matériel mais qui est une activité spirituelle, mais qui est cette vitalité même de Dieu qui nous redresse, qui nous relève et qui nous envole en mission.

Notre foi et notre spiritualité chrétienne fon­damentale n'est donc pas une spiritualité qui se refer­merait sur elle-même, sur un trésor à garder, sur un bien précieux qu'il faudrait "couver". Au contraire le fondement de la spiritualité chrétienne c'est une spi­ritualité d'ouverture, de grand vent, d'agir. Etre chré­tien c'est d'abord semer à travers le monde un agir nouveau, plus fondamental et transformant que celui que nous avons à notre disposition par nos propres qualifications humaines. Soyons donc des vivants. Redressons-nous comme cette femme courbée à qui le Christ impose les mains. Mettons-nous debout pour marcher, pour entraîner avec nous nos frères et le monde tout entier dans cette aventure de vie et de résurrection qui est celle du Christ.

 

AMEN