HEUREUX LES PAUVRES

Jr 38, 7-13 ; Lc 6, 20-26

(20 octobre 1986)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

C

e texte si souvent commenté ne peut pas nous apparaître comme un programme, un pro­gramme de vie morale ou politique. Il ne s'agit pas pour nous de se précipiter au fond de l'église et de tendre la sébile pour devenir riche du Royaume de Dieu en restant pauvre ici-bas. Vous le savez, nous sommes tous ici, vraiment des pauvres, et c'est là que le Christ affirme que nous serons heureux.

En effet, les Béatitudes, loin d'être un pro­gramme ou une invitation morale à se tourner vers le Seigneur, sont l'affirmation totale, radicale que le bonheur est dans cette pauvreté. Le Christ affirme que le Royaume de Dieu est déjà là, qu'il est proche de ceux qui savent reconnaître en eux cette pauvreté, car Dieu a planté sa tente en cette pauvreté. Et c'est là que le Royaume de Dieu commence, au plus profond de nos cœurs, là où nous sommes les moins riches.

C'est donc une affirmation d'espérance, une affirmation de promesse qui, loin de nous inviter à nous appauvrir, nous invite plutôt comme le disait sainte Thérèse "à nous alléger" à nous rendre plus perméables, à nous laisser visiter par le Christ, afin que vraiment, ce bonheur, en notre pauvreté, puisse irradier et illuminer.

Dans le livre du Deutéronome, il y avait un autre texte tout aussi beau que les Béatitudes, mais qui situe différemment cette proposition de bonheur. Le voici et nous allons voir que de nombreuses an­nées avant le Christ, Dieu parlait quelque peu diffé­remment.

"Vois, je te propose aujourd'hui vie et bon­heur, mort et malheur. Si tu écoutes les commande­ments du Seigneur ton Dieu que je te prescris aujour­d'hui et que tu aimes le Seigneur ton Dieu, que tu marches dans ses voies, que tu gardes ses comman­dements, ses lois et ses coutumes, tu vivras et tu mul­tiplieras. Le Seigneur ton Dieu te bénira dans le pays où tu entres pour en prendre possession. Mais si ton cœur s'en détourne, si tu n'écoutes point et si tu te laisses entraîner à te prosterner devant d'autres dieux, je vous déclare aujourd'hui que vous périrez certainement et que vous ne vivrez pas de longs jours sur la terre où vous pénétrerez pour en prendre pos­session, en passant par le Jourdain. Je prends au­jourd'hui à témoin contre vous le ciel et la terre, je te propose la vie ou la mort, la bénédiction ou la malé­diction. Choisis donc la vie."

En parlant à l'homme, en s'adressant à Israël le peuple choisi par Dieu pour être son nouveau par­tenaire, Dieu lui propose la vie, lui propose d'entrer dans le camp de ceux qui sont dans la vie même de Dieu, donc dans ce bonheur qui aura réalité de longs jours et de postérité sur la terre. Dans le Nouveau Testament, la perspective est différente. Le Christ ne promet pas une postérité ou un bonheur sur terre, mais il affirme, qu'avant même que nous répondions oui ou que nous adhérions à ce bonheur, que ce bonheur est là, dans notre pauvreté certes, mais déjà là. Car Lui, en s'incarnant, l'a apporté et a fait fructifier dans le cœur de chaque homme ce qui pouvait construire ce bonheur.

Et c'est ainsi que saint Paul s'exprime lui-même dans sa très belle épître aux Ephésiens : "C'est dans le Christ que nous avons été mis à part, désignés d'avance, choisis, selon le plan de Celui qui mène toute chose au gré de sa volonté, pour être, à la louange de sa gloire, ceux qui, par avance, ont espéré dans le Christ."

Notre bonheur ne vient pas de notre adhésion personnelle ou d'un dialogue entre Dieu et nous qui ferait que nous essaierions de comprendre et de faire le mieux pour atteindre ce bonheur, mais nous som­mes, dès maintenant, comme plantés, enracinés dans le Christ Lui-même, qui est la promesse totale, et que rien ne peut dépasser.

C'est cela l'espérance, que de se savoir, dans le Christ, promis à entendre ce mot : "Oui, heureux es-tu car tu es avec Moi !"

 

AMEN