EXPLIQUER L'ÉCRITURE

Jr 38, 1-6 ; Lc 6, 12-19

(16 octobre 1986)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

U

ne des meilleures façons d'expliquer la Bible c'est de la lire, car de fait, la Bible s'explique elle-même. Cela signifie que les textes ont entre eux une secrète et même affiliation, qu'ils signi­fient tous la même chose et qu'ils sont reliés les uns avec les autres par un fil secret, par une trame secrète qui est l'histoire et le dessein du salut de Dieu.

Le passage que nous venons de lire nous ren­voie un écho assez lointain certes de la création du monde. En effet, en ce matin où le Christ est descendu de la montagne, en ce jour nouveau, en cette aurore, l'Église vient de naître. Et cette nouvelle naissance, constituée en ce tout premier temps par les apôtres, renvoie à ce grand chant que nous connaissons et que nous lisons dans le livre de la Genèse, au tout début de la création du monde.

En effet, pour ceux qui connaissent un peu la Bible, ils savent que la nuit et le jour non seulement se succèdent dans ce monde, mais que la nuit est symbole de l'attente comme cette grande nuit qui pré­cédait la lumière du monde et dont on dit que "les ténèbres couvraient l'abîme, puis le jour fut et Dieu dit que cette lumière était bonne !" Et par la suite, une création va naître, sous la lumière, comme un grouil­lement d'animaux. Puis au milieu de ce grouillement d'animaux, un être, l'homme et la femme, sont appelés à vivre un bonheur éternel, dans un jardin, avec Dieu.

Le texte que nous lisons aujourd'hui : Jésus a commencé par passer la nuit à prier sur la montagne, lieu privilégié où l'on rencontre Dieu, lieu qui rappelle toutes ces théophanie de l'Ancien Testament, lieu enfin de l'intimité entre le Christ et son Père, et cela nous renvoie à la Transfiguration. Puis il descend de cette montagne, il appelle, nomme, institue de nou­veaux hommes qui sont les apôtres. Et non seulement ces nouveaux hommes sont comme une nouvelle création issue de la main du Christ Lui-même, mais ils sont identiques au Christ. Ils sont faits identiques à Lui car ils vont être, comme leur nom l'indique, des envoyés à travers le monde, afin que là où on les ac­cueillera, ce sera le Christ Lui-même qui sera ac­cueilli. Il leur dira Lui-même : "En mon Nom, vous pourrez chasser les démons. En mon Nom, vous gué­rirez les malades et les impurs."

Ainsi c'est comme d'autres Christs qui sont nés en ce nouveau jour, en ce jour nouveau certains sont appelés, institués apôtres, hommes nouveaux de l'Église que nous formons aujourd'hui et envoyés à travers le monde. En continuant la lecture, le texte ne s'arrête pas à la "création" de ces apôtres, mais il s'ou­vre devant une multitude, une foule nombreuse qui attend sur un plateau, au pied de la montagne. Comme si l'attente de tout le peuple messianique, de tout ce peuple d'Israël choisi par Dieu qui l'a conduit d'Egypte en Canaan et en Israël, était là à attendre enfin ce nouveau jour, cette aurore nouvelle qui n'aura plus de fin. Et si saint Luc précise qu'une multitude nombreuse était là pour l'attendre, c'est effectivement qu'au-delà de ces douze apôtres, il y a la foule innom­brable des hommes qui attendent ce jour nouveau, ce jour de nouvelle création.

En continuant cette lecture par le texte qui suit celui d'aujourd'hui, on débouche sur le discours des Béatitudes qui commence par "Heureux !" Et de fait, cette nouvelle création à la fois tire son origina­lité et vient restaurer l'ancienne dans le bonheur que Dieu avait promis à l'homme dans ce jardin d'Eden où Dieu l'avait placé. C'est ce bonheur qui se trouve res­tauré par cette nouvelle création, car le Christ, ayant à peine institué ces douze et convoqué ces foules dira Lui-même : "Oui, heureux êtes-vous !" Et saint Luc ajoutait : "cette foule nombreuse qui est venue enten­dre sa Parole et se faire guérir." Non seulement pour entendre la Parole de Dieu, ce Verbe Incarné, mais au-delà même pour être sauvée. Et c'est là où cette création n'est plus comme en son premier temps, comme ce premier jet, ce premier don d'amour offert par Dieu, mais il va plus loin, il va sauver les hommes en les rassemblant autour de Lui.

Ainsi deux textes aussi lointains apparem­ment l'un de l'autre se répondent l'un à l'autre: d'une part le chant de la création, et de l'autre ce texte sim­ple de la naissance de l'Église, le Christ ayant convo­qué et nommé ses apôtres qu'il envoie à travers le monde pour annoncer son salut. Nous sommes au­jourd'hui dans ce début du jour nouveau, nous som­mes aujourd'hui dans cette aurore qui n'aura plus de fin, car nous sommes sous le signe du salut, appelés à constituer cette Église nouvelle, promesse de Dieu à travers tous les âges.

 

AMEN