LES CIEUX SERONT ÉBRANLÉS

Ap 11, 15-12,6 ; Lc 21, 20-36

(19 novembre 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

C

 

e texte nous ramène à nos vieilles frayeurs, les cieux qui tombent sur la terre, et Dieu sait que pour les gaulois c'est quelque chose de dangereux, les étoiles qui filent, les puissances des cieux qui sont ébranlées, tout ceci n'est pas très rassu­rant. Surtout on se demande pourquoi le Christ a tenu un tel langage, parce qu'après tout, depuis deux mille ans, le ciel tient toujours très bon là-haut et nous n'avons pas l'impression qu'il va nous tomber dessus, tout juste une petite frayeur à l'occasion du prochain passage de la comète de Halley, mais ce sera vite passé et ça continuera comme avant. Alors pourquoi le Seigneur a-t-Il insisté tellement sur ces signes cos­miques ? Je crois que pour comprendre ce langage, il faut connaître la tradition juive.

Dans la tradition juive, pour parler du monde, on en parle comme le résultat de la création de Dieu. Et que fait Dieu lorsqu'Il crée ? Tout simplement Il veille à ce que tout soit bien à sa place : les étoiles dans le firmament, le firmament contenant les eaux qui sont au-dessus du ciel, la terre bien nette, bien propre et bien séparée de l'élément humide, marin, qui est toujours dangereux. Bref, la création comprend toujours en elle-même une opération de clarification et de classification. Quand le monde va bien, c'est-à-dire lorsqu'il est dans le sens profond de la création de Dieu, chaque chose reste tranquillement à sa place. Mais précisément, comment imaginer que ce monde, un jour, puisse disparaître ? Il n'y avait pas d'autre moyen de l'expliquer qu'en disant à peu près ceci : les étoiles ne vont plus rester dans le firmament, la mer va faire du bruit et à nouveau dépasser les frontières que Dieu lui avait posées sur le rivage, les différentes puissances célestes vont à nouveau perturber com­plètement l'ordre cosmique.

Autrement dit, dans cette manière de voir qui n'est plus la nôtre, on a une sorte de schéma symétri­que : la création, la tension vers Dieu, le résultat de l'œuvre créatrice de Dieu c'est une mise en ordon­nance de toutes choses qui se tiennent en cohérence et en obéissance, c'est d'ailleurs pour cela que les psal­mistes sont toujours émerveillés par la ronde des étoiles, parce qu'elles obéissent au doigt et à l'œil, elles ne font pas un faux pas dans leur course, tandis que de l'autre côté il y a un processus de mort et de décréation par lequel commence à se répandre la zi­zanie et le désordre dans l'univers, les étoiles ne res­tent plus à leur place et tombent évidemment sur la terre, la mer ne reste plus à sa place et déborde du rivage qui lui a été donné comme limite. Tout cela le Christ l'utilise pour nous expliquer exactement ce qu'est la fin du monde.

La fin du monde n'est pas d'abord cette espèce de désastre cosmique tels que certaines prophéties, encore actuelles, voudraient nous le faire croire. La fin du monde c'est une mort, c'est-à-dire c'est le fait que cette création qui a été prévue pour un temps dans un projet délimité passera réellement par une mort. C'est cela que le Christ est venu nous révéler. Il est venu nous dire que, à cause du péché qui a semé la mort, cette création ne passera pas dans le cœur de Dieu sans une véritable mort qui est manifestée, explicitée ici à travers ce processus de décréation. C'est d'autant plus important que le Christ explique à ses disciples que ce processus de mort et de décréation doit commencer par le Temple de Jérusalem, sa ruine et sa destruction.

C'est effectivement le mystère qu'a vécu la première communauté chrétienne. C'est un fait que ce temple dans lequel saint Pierre et les communautés allaient régulièrement prier, dans lequel saint Paul peu avant son arrestation est allé publiquement faire des gestes, des sacrifices rituels pour des gens qui étaient consacrés, comptait beaucoup pour ces premières communautés chrétiennes. Même saint Paul qui paraît le plus réactif au comportement un peu pharisien, saint Paul continuait à aller prier dans le Temple et ne le mettait pas du tout en question. Et voir la destruction du Temple n'avait rien d'exaltant ou de satisfaisant. C'était au contraire un signe de mort assez redoutable. Je crois que lorsque le Christ a prophétisé la destruction du Temple Il voulait préci­sément indiquer le lieu même dans lequel allait com­mencer ce processus de mort. Lui, Il l'avait évidem­ment inauguré par sa mort et sa résurrection, le jour de sa Pâque. Mais il fallait que, progressivement, ce mystère de mort et de résurrection s'accomplisse et se propage par tout l'univers. C'est pour cela que la façon dont le Christ nous indique la chronologie de la fin des temps, c'est tout d'abord Lui qui inaugure cette plénitude des temps par sa mort et sa Résurrection. Son corps Ressuscité est le fondement, la base, la pierre angulaire du monde nouveau, puis ce processus va s'agrandissant, c'est la destruction du Temple qui était pourtant le signe de la stabilité, de la demeure de Dieu parmi les hommes, puis c'est la vie de tous les croyants, c'est-à-dire c'est notre propre vie aujourd'hui, et c'est la vie du cosmos tout entier qui est progressivement traversée par ce mystère de mort, de désagrégation, mais qui sans cesse est visité par la présence vivifiante de Dieu qui vient nous ressusciter et recréer le monde nouveau.

Cela a une conséquence assez radicale que l'on n'a pas toujours envie de tirer. C'est que si pour passer dans son existence nouvelle de salut et de ré­surrection ce monde ancien est obligé de disparaître, cela veut dire simplement dans la bouche du Christ qu'il ne s'agit pas simplement d'améliorer le monde actuel. Le monde nouveau n'est pas le monde actuel un peu amélioré, un peu retapé. C'est autre chose. Le monde nouveau jaillira de la mort même de ce monde, tel que nous le vivons. C'est pourquoi nous devons nous garder de faire trop de projections en pointillé à partir de notre existence actuelle pour l'expérience dans l'au-delà parce que précisément le Christ insiste sur le fait que ce monde-ci est voué à un véritable passage par la mort. Par conséquent on ne peut pas en déduire que, à partir de ce que nous vivons ou expé­rimentons ici, dans l'autre monde ce devra être ceci ou cela. Ce monde nouveau, la manière dont il sera fait, la manière dont il s'accomplira, c'est le secret du Père. La seule chose que nous puissions savoir, et je pense que c'est le sens de la phrase : "Le ciel et la terre pas­seront mais mes paroles ne passeront pas !" c'est que précisément tout comme ce monde avait été suscité par la Parole créatrice, le Verbe de Dieu, le Christ Lui-même de la même façon le monde nouveau sera suscité par Jésus Christ Lui-même, par sa Parole qui ne passe pas.

C'est pour cela qu'aujourd'hui nous sommes, nous, l'Église, la Parole vivante de Dieu qui ne passe pas, c'est-à-dire qui, au cœur de ce monde vit, parce qu'elle est encore du monde, le mystère de la mort, mais nous ne passons pas au sens où le Christ, par la puissance de sa Parole, nous construit notre véritable visage, notre figure d'éternité. Donc, que ces paroles du discours apocalyptique de Jésus ne créent pas en nous une sorte de crainte ou de peur, sinon vis-à-vis de nous-mêmes mais plutôt une grande confiance, une grande espérance pour le grand projet de Dieu qui commence à s'accomplir en Jésus-Christ et qui s'accomplit toujours, de jour en jour, jusqu'à ce que tout soit en Dieu.

 

AMEN