LE SEIGNEUR VIENT
Ap 11, 3-12 ; Lc 21, 5-19
(18 novembre 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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n imagine difficilement le frémissement d'impatience qui devait traverser les premières communautés chrétiennes lorsque les témoins, les apôtres, leur parlaient du Seigneur Jésus. En effet, ces nouveaux venus à la foi qui ne l'avaient pas vu, qui ne l'avaient pas connu, qui ne l'avaient pas rencontré avaient éprouvé dans leur propre vie, dans leur propre cœur la joie de la Résurrection du Seigneur. Les apôtres eux-mêmes en étaient émerveillés, si bien que saint Pierre pouvait écrire : "Sans l'avoir vu, vous l'aimez". Et cela, pour ceux qui l'avaient vu, connu et aimé, était une grande joie que de voir les autres, les nouveaux venus, découvrir avec pratiquement la même force et la même impatience le mystère de la venue du Seigneur en eux.
C'est pourquoi on dit parfois que les premières communautés chrétiennes s'attendaient à une venue imminente du Seigneur. C'était sans doute vrai, mais la véritable raison était la suivante : si déjà par la foi, Il venait avec une telle force dans le cœur des hommes, si simplement par la parole et la prédication des apôtres et le témoignage intérieur de l'Esprit, la connaissance de Jésus ressuscité dans la gloire était si forte, alors quelle ne devait pas être l'impatience de le voir face à face et de rencontrer son visage. Il n'est donc pas étonnant que ces premières communautés chrétiennes aient eu le désir que le Seigneur vienne tout de suite et qu'ainsi, dans les moments de la prière eucharistique, là où se célébrait le mystère de la présence réelle du Seigneur, un des cris qui revenait comme un refrain c'était : "Marana Tha !" - "viens, Seigneur Jésus !"
Seulement, c'est vrai que le temps se faisait long. Et quand on a vraiment le désir de Dieu, même quelques années peuvent paraître une éternité et un délai insupportable Et l'on comprend pourquoi Luc, pour tenir ferme dans la foi ces communautés chrétiennes impatientes et frémissantes du désir de la fin des temps, leur explique ce que nous venons d'entendre. La fin des temps n'est pas simplement ce qui boucle l'histoire, c'est le fait que le Seigneur vient tout le temps. Nous sommes déjà dans la fin des temps. C'est pourquoi les critères que donne Luc sont pour les premières communautés chrétiennes un réel motif d'encouragement. Tous les événements qui se passent dans le monde, tout ce qui s'accomplit en bien comme en mal, les persécutions, les tremblements de terre, les nations qui se soulèvent les unes contre les autres, tout cela, pour un croyant, est signe de la venue du Royaume, quoi qu'il en coûte.
C'est peut-être cela qui, aujourd'hui encore, devrait le plus nous affermir dans la foi. Nous sommes tellement toujours tentés par le mirage d'une amélioration du monde sur sa propre lancée que nous ne réalisons pas à quel point la venue du Seigneur est quelque chose qui doit forcer la porte de ce monde qui, sans cesse, tout de même a envie de se refermer sur lui-même et de se comprendre à partir de lui-même. Et ce que le Christ nous dit c'est en gros ceci : à travers tous les événements douloureux, dramatiques de l'histoire du monde, le Seigneur de la gloire, l'Esprit Saint, ne cessera jamais de "faire brèche" à travers tout ce qui craque dans ce monde, à travers tout ce qui se brise, à travers tout ce qui s'use et à travers tout ce qui est signe ou réalité de mort, à tout moment, à cause de la puissance du Christ glorifié et ressuscité, la présence du Royaume fait brèche, s'installe, saisit ce monde dans sa mort et le conduit vers la Résurrection.
C'est cela qui a fait tenir les premières communautés dans leur espérance. C'est cela qui doit nous tenir, nous aussi aujourd'hui, dans l'espérance. Ce n'est même pas l'espoir d'une amélioration du monde, car nous savons qu'au bout du compte nous sommes toujours un peu déçus, ce qui ne veut pas dire qu'il faut s'en désintéresser. Mais la seule raison, la seule réalité qui compte, c'est cette irruption mystérieuse, insaisissable comme l'Esprit de Dieu, cette espèce d'infiltration progressive et irrésistible de la puissance de la gloire du Christ au cœur de toutes les morts que nous vivons, d'une manière ou d'une autre.
Aujourd'hui où nous fêtons la dédicace de la basilique des fondateurs de l'Église de Rome, Pierre et Paul, souvenons-nous qu'eux-mêmes ont vécu exactement dans les mêmes conditions la venue du Seigneur. Pour la communauté de Rome qui a vu mourir Pierre et Paul, ces morts devaient signifier une sorte d'effondrement, comme une époque qui s'achevait, comme quelque chose qui était irrémédiablement perdu. Et pourtant nous connaissons la suite. C'est le rayonnement, la présidence à la charité de cette Église fondée sur le martyre de ceux-là même qui avaient connu l'épreuve de la mort. C'est ainsi que le Seigneur est venu à Rome. C'est ainsi qu'Il a fondé son amour au cœur de cette Babylone. C'est ainsi qu'encore aujourd'hui Il fonde son amour au cœur de notre monde.
AMEN