LE ROYAUME EST PROCHE

Ap 10, 8-11 ; Lc 17, 20-27

(16 novembre 1985)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

N

 

ous entrons dans ces dernières semaines de l'année liturgique où l'Église nous fait lire de façon plus instante les testes où le Christ annonce les derniers temps. Dans l'évangile d'aujour­d'hui et celui de demain je fais deux remarques parmi beaucoup d'autres possibles.

Tout d'abord le Christ dit : "La venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer" car en vérité "le Royaume de Dieu est au milieu de vous." Cela veut dire que le retour du Christ n'est pas seule­ment un événement à venir, un cataclysme futur, ce n'est pas quelque chose qui est renvoyé à plus ou moins long terme. La venue du Christ est déjà en œu­vre en nous et par nous. Le Royaume de Dieu, c'est-à-dire le ciel, l'accomplissement de toute chose, le monde nouveau, est déjà là. Il est déjà en germe, mais invisiblement. "Sa venue ne se laisse pas observer." Il ne s'agit donc pas de chercher à fixer la date plus ou moins approximative et de toute façon hypothétique. Il faut, dès maintenant, être attentif à cette venue du Royaume de Dieu qui est déjà commencée, car le Christ est en marche. Il est en marche vers nous, Il est en marche en nous. Le Royaume de Dieu s'édifie déjà au fond de notre cœur, au cœur de l'Église. L'Église est déjà l'inauguration de ce Royaume de Dieu, non pas encore pleinement manifesté, il le sera plus tard, mais déjà ébauché. Et c'est ce qui se construit aujour­d'hui qui sera le Royaume de Dieu à venir. Le Royaume de Dieu se construit déjà par la Pâque du Christ et par notre entrée dans cette Pâque du Christ, et petit à petit, invisiblement mais réellement, au fond de notre cœur, ce Royaume qui est un royaume d'amour, un royaume de paix, un royaume de lumière, un royaume de la force et de la vie de Dieu, ce royaume petit à petit s'édifie au cœur des hommes.

En même temps le Christ nous dit : "viendront des jours où vous désirerez voir un seul des jours du Fils de l'Homme et vous ne les verrez pas." Et Il nous décrit ces jours avec des images empruntées au déluge, empruntées à la destruction de Sodome et de Gomorrhe, des images de destruction et de terreur. Il y aura donc, en plus de cette venue déjà actuelle, sécrète et mystérieuse du Royaume de Dieu dans notre cœur, une venue visible et cette venue prendra la forme de la fin du monde. Mais le Christ nous donne Lui-même la clé de cette fin du monde. Il faut d'abord "que le Fils de l'Homme souffre beaucoup et soit rejeté par cette génération". Ce qui donc prélude, et en même temps inaugure et donne le sens de cette fin du monde, c'est la Passion du Christ et son rejet par les hommes. C'est donc la Pâque du Christ. Si le monde soit passer par "une fin du monde", c'est parce que le Christ Lui-même est passé par la mort, par la croix, par la passion.

Il y a comme une sorte de loi d'imitation du Christ qui vaut pour chacun de nous au jour de notre mort et à tous les jours de souffrance qui préparent cette mort, il y a une loi d'imitation du Christ qui vaut aussi pour l'univers tout entier. "L'univers tout entier souffre des douleurs de l'enfantement" dit saint Paul. A travers tous les cataclysmes, toutes les guerres qui nous envahissent et nous usent, le monde entier souffre les douleurs de l'enfantement, il passera par une mort mais en vue d'une résurrection comme celle du Christ.

C'est donc que nous devons individuellement et collectivement suivre ce chemin de la Pâque du Christ parce que nous sommes pécheurs, parce que le monde est enfoncé dans le péché et que le monde et chacun d'entre nous nous devons entrer dans la lumière du Christ, dans le Royaume de Dieu, dans la manifestation plénière de ce Royaume. Nous ne pouvons y entrer que si nous sommes purifiés, débarrassés de ce péché qui est comme une gangrène à l'intérieur de nous-mêmes. Il faut que le monde aussi soit purifié et débarrassé de ses péchés, et ceci ne peut pas se faire sans un certain nombre d'arra­chements, de déchirements, de douleurs et de souf­frances. Non pas parce que Dieu voudrait que nous expiions nos péchés, non pas que Dieu voudrait que le monde souffre pour être puni de ses péchés mais parce que le péché nous attache au mal, aux fausses valeurs et nous ne pouvons pas en être détachés sans une certaine souffrance, sans un certain arrachement. C'est le sens de toute souffrance c'est le sens de toutes les tragédies qui courent à travers l'histoire du monde, c'est le sens de nos propres maladies et épreuves, c'est le sens de cette fin du monde, d'usure du monde qui n'est pas une usure pour aller vers le néant mais une mort en vue de la résurrection. Alors, d'une part vi­vons dès maintenant cette naissance du Royaume au fond de notre cœur, vivons avec une attention amou­reuse cette présence grandissante du monde nouveau, du monde du Christ Ressuscité au cœur de nous-mê­mes. Et en même temps acceptons de nous préparer à tous ces déchirements, à tous ces arrachements, à toutes ces épreuves qui sont la purification nécessaire de tout ce qui, en nous, est trop attaché à ce qui passe et n'est pas encore vraiment libre pour la vraie vie et la vraie joie. Que ce temps soit pour nous le temps du détachement et le temps du recueillement.

 

AMEN