L'IMPATIENCE DU CHRIST
Jdt 13, 1-10, Lc 12, 49-59
(10 octobre 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e suis venu apporter le feu sur la terre et comme je voudrais que déjà il fût allumé !" Dans cette parole du Christ, nous lisons de l'impatience, mais nous y lisons aussi une certaine impatience qui détruit, car l'image du feu qui embrase la terre, c'est l'image la plus propre à évoquer ce mystère de l'humanité du Christ livré, brûlé par la force destructrice du mal et du péché.
Pourtant le Christ vit dans l'impatience ce moment où Il doit, effectivement, être brûlé Lui-même, être consumé. Et pourquoi cela ? En réalité, je crois que lorsqu'on essaie de réaliser le rôle, la place, le sens de la mission de Jésus, on s'aperçoit que c'était une sorte de paradoxe permanent. A la fois, Il était là, paisible, au milieu des disciples, au milieu des foules, une sorte de présence totale à ce qu'Il fait maintenant à ce moment qu'Il vit, à la personne qu'Il rencontre, à celui qui lui demande ou qui le supplie. Il vivait le temps dans ce sens du présent. En ceci la figure de Jésus rappelle la figure de tous ces grands sages fondateurs de religions pour lesquels le temps avait cette espèce de profondeur, d'épaisseur. Dans un instant, tout d'eux-mêmes s'accomplissait. Tout de son sens, de sa mission pouvait passer à travers simplement une rencontre, un regard, un geste en faveur d'un pécheur, en faveur d'un malade.
Le mystère de Jésus-Christ c'était précisément cette présence toute faite de plénitude, un seul instant, et tout ce qu'Il avait à faire s'accomplissait pour nous. Et en même temps, en même temps que cette plénitude de chaque instant, le Christ pouvait dire : "J'ai hâte que le feu soit déjà allumé ! Mon angoisse est très grande avant que mon baptême ne soit consommé." Pourquoi ? Parce que dans le moment même où Il accomplissait toute chose pour son peuple, Il se savait totalement remis entre les mains du Père. Et là, ce n'était plus la plénitude de soi-même qui se possède, mais c'était plutôt la remise totale de soi-même entre les mains du Père.
Le mystère de la personne de Jésus est à l'articulation de ces deux choses : à la fois totalement présent au milieu des hommes qu'Il visite, qu'Il console, qu'Il soulage, qu'Il pardonne, et en même temps une sorte de dépossession radicale de soi. Toute sa vie repose entre les mains du Père. Le baptême, ce n'est pas Lui qui le décidera, c'est le Père. Le feu s'embrasera selon le bon vouloir du Père. Ainsi je dirais que vu de notre point de vue, il y a dans le mystère même de Jésus-Christ, une sorte de division et d'angoisse. Non pas ces divisions et ces angoisses que nous connaissons nous-mêmes entre le bien et le mal, mais entre ce moment présent, dans lequel s'accomplit sa mission, et d'autre part cette espèce de dépossession radicale de Lui-même pour le moment décisif que le Père aura voulu pour Lui.
Si le Christ a vécu cela, on comprend qu'immédiatement après l'évangile de Luc nous parle de ses paroles sur la division intérieure. Nous-mêmes, aussi, dans notre propre vie chrétienne, nous connaissons cette espèce de division qui passe "par les articulations des moelles et des os" comme le dit l'épître aux Hébreux. A la fois nous savons que nous devrions vivre chaque instant comme cette plénitude totale du don de Dieu, de la grâce, et ce n'est pas si facile que cela à vivre, et en même temps nous savons que, au cœur même de cette plénitude, cette joie d'accueillir la présence de Dieu par la prière, par la charité fraternelle, par le service des autres, nous savons qu'il doit y avoir toujours comme cette parole du Christ, une espèce de division qui nous fait sentir que, un jour, il faut que s'accomplisse totalement l'abandon de nous-mêmes entre les mains du Père. Et ainsi la division qui se trace à l'intérieur de notre cœur ou à l'intérieur de nos familles, comme le dit le Christ, n'est pas simplement une sorte de discussion religieuse : "Moi je pense ceci, toi tu penses cela", mais c'est cette épreuve profonde que nous vivons parce que nous vivons dans le temps. C'est cette épreuve profonde qui nous déchire à l'intérieur de nous-mêmes : à la fois, nous sommes totalement au Père, mais nous ne lui appartenons pas encore totalement, parce que nous ne nous sommes pas totalement donnés à Lui.
Alors demandons au Seigneur qui, Lui, a vécu la Pâque du feu, qui Lui, est passé par son baptême et qui y est passé pour nous, de hâter ce moment où, effectivement, nous serons totalement réunis dans le Christ, où son corps sera plénier et total, et où tous nous accueillerons, dans la plénitude de l'éternité, le don de Dieu.
AMEN