INSENSÉ

Jdt 10, 1 b-10 ; Lc 12, 13-21

(5 octobre 1985)

Homélie du Frère Michel MORIN

U

 

ne première interprétation de cet évangile, celle à laquelle vous avez probablement tous pensé, c'est qu'il s'agit d'un homme qui n'au­rait rien fait d'autre dans sa vie que d'amasser ou de compter ses propres biens et qui, une nuit, comme chaque homme, est appelé par Dieu à quitter cette terre. Et comme il n'a rien amassé en vue de Dieu mais seulement thésaurisé pour lui-même, la certitude de sa vie éternelle n'est pas apparemment donnée.

Il y a aussi une autre interprétation plus quo­tidienne. Tout homme, et nous en sommes tous, qui ne travaille pas toujours pour Dieu, est un insensé. Non pas celui qui ne s'occupe que des choses maté­rielles, non pas celui qui n'a aucun point de vue éco­nomique sur les réalités de ce monde, mais tout homme, par son péché, par cette attitude qui nous éloigne sans cesse de Dieu, est un insensé. Un insensé parce que la sagesse c'est d'écouter la Parole de Dieu, de la garder et d'en vivre. Et à chaque fois que nous n'accomplissons pas cela, d'une manière ou d'une autre, nous construisons pour nous-mêmes, c'est-à-dire nous ne construisons pas sur Dieu. Nous amas­sons pour nous-mêmes sans nous enrichir de la pré­sence, de la grâce, de la miséricorde de Dieu. Alors, petit à petit, souvent sans nous en apercevoir, nous nous installons dans cette mentalité d'insensé, de quelqu'un qui, après tout, peut vivre sans Dieu, même s'il a quand même quelques références à la foi chré­tienne ou aux habitudes de cette foi.

Or dans cette nuit de notre manque de sagesse qui est notre éloignement de Dieu, notre péché, qui est une nuit continuelle plus ou moins sombre ou obs­cure, Dieu, toujours, continuellement vient nous ap­peler, vient appeler notre cœur, vient appeler notre âme, vient nous rappeler à son incessante présence. Car ce qu'Il désire pour chacun d'entre nous c'est qu'Il soit Lui-même notre trésor. Ce trésor pour lequel nous allons accepter de compter toute chose du monde de façon extrêmement relative, voire pour rien, à côté de cette présence de Dieu. Et celui qui cherche Dieu devient juste, et cette justice lui est comptée comme un trésor qui déjà le prépare à entrer un jour dans le Royaume de Dieu.

Alors, nous sommes vraiment tous, je pense, insensés. Aujourd'hui, par la célébration de la Pâque de son Fils, Dieu dans notre nuit, dans notre éloigne­ment, dans nos habitudes, dans notre ronron quoti­dien, vient nous appeler. Il vient nous appeler pour que nous puissions, une fois encore, le rejoindre, l'écouter, Lui répondre. Et installer notre vie non pas dans ce monologue vis-à-vis de nous-mêmes : "Je vais faire une maison… Je vais construire des granges… Je vais recueillir mon blé… et je dirai moi-même à mon âme…" comme si l'homme était maître peut-être des choses de ce monde mais sûrement pas de sa propre âme et de sa propre vie. Alors, que cette célébration de l'eucharistie nous rappelle que nous sommes faits pour le dialogue avec Dieu et que c'est dans le dialogue avec Dieu qu'Il tisse Lui-même ce trésor de sa présence, ce trésor de sa miséricorde, ce trésor qui va être aujourd'hui, pour nous, non pas un bien matériel, mais la chair et le sang de son Fils, et c'est déjà la vie éternelle, l'abondance des biens.

 

AMEN