DEMANDEZ ET VOUS RECEVREZ

Jdt 8, 1 a+2+4-8 ; Lc 11, 1-13

(25 septembre 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

D

 

emandez et vous recevrez. Frappez et l'on vous ouvrira." Dans tout son enseignement sur la prière, Jésus a toujours recommandé l'insistance, et cette insistance nous trouble toujours un peu, pour deux raisons. D'abord parce que, parfois, on a beau demander et redemander, en réalité on ne voit pas toujours les portes s'ouvrir. A quoi l'on répond habituellement que "les pensées du Seigneur ne sont pas les nôtres" et que si certaines portes ne s'ouvrent pas c'est que, dans sa bonté, Dieu pense qu'il ne faut pas qu'elles s'ouvrent. Comme de toute façon nous ne pouvons pas écrire l'histoire autrement, je laisse à ceux qui le font la responsabilité de ce raisonnement.

Mais il y a une deuxième objection qui est peut-être beaucoup plus grave et qui, déjà est un peu plus adéquate. C'est de dire : Dieu es-Il sourd pour que le Christ nous ait dit que quand on priait, il fallait, pardonnez-moi l'expression, lui casser les oreilles jusqu'à ce qu'Il cède ? Est-ce que Dieu aurait le cœur dur pour que Lui qui "sait d'avance ce dont nous avons besoin", c'est encore Jésus qui nous le dit Il prenne plaisir à nous voir trépigner, taper du pied, pour obtenir ce que nous voulons demander ? Est-ce que, précisément, dans l'expérience familiale, le mo­ment le plus beau de la tendresse d'un père ou d'une mère n'est pas celui ou, devinant le désir profond et juste de son enfant, il va au-devant de ce désir pour lui accorder ce que son cœur désire ? Alors, on a en­vie de se dire : c'est un peu curieux que Jésus nous ait proposé une telle expérience de la prière.

Je crois que si nous raisonnons comme cela, c'est parce que nous voyons le problème de l'insis­tance dans la prière de l'extérieur, alors qu'il faut le voir de l'intérieur. Je m'explique. Je n'ai pas trouvé de meilleure comparaison que celle du boulet de canon. Je voudrais vous parler de l'effet du boulet de canon. Qu'est-ce qui fait que les boulets de canon vont très loin ? C'est que, dans le fût du canon, il y a une quan­tité de poudre et qu'au moment où cette poudre ex­plose, une force incroyable pousse le boulet et le pro­jette très loin. Mais c'est précisément parce qu'il y a une force immense qui pousse le boulet dans le fût, que le boulet n'a qu'une chose à faire c'est-à-dire de partir le plus vite et le plus loin possible. C'est donc le fait qu'il y a une force incroyable appliquée sur une masse relativement réduite et dans un espace très ré­duit qui projette au loin le boulet de canon.

Pour comprendre la prière de l'intérieur, il faut se mettre à la place du Christ car dans sa prière, Il devait sans cesse ressentir l'effet du boulet de canon. En effet, qui est le Christ ? Il est le Fils de Dieu, Il est venu parmi nous, Il s'est fait chair, Il s'est fait homme parmi nous. La personne même du Fils de Dieu, Celui qui aime le Père de toute éternité, je dirais que c'est la poudre qui explose. Et sur quoi s'exerce la poussée de cette explosion, de cette irruption de la personne de Dieu au milieu de notre humanité ? Elle agit précisé­ment sur ce tout petit boulet de canon qui est son hu­manité, une humanité semblable à la nôtre, toute pe­tite, rien du tout devant le mystère de Dieu. Je crois que, dans le mystère de sa prière, le Christ devait vi­vre cet effet de boulet de canon. Toute la force, toute l'impatience de son désir de Fils de Dieu : "J'ai un baptême à recevoir. J'ai une Pâque à vivre et je vou­drais qu'elle soit déjà vécue. J'ai un Royaume à ap­porter et comme je voudrais qu'il soit déjà sur la terre", toute l'impatience du Fils de Dieu devait pas­ser dans sa prière, dans sa prière d'homme, dans tous ses gestes par lesquels Il se tournait, dans toute son humanité, vers son Père. A ce moment-là, on mesure l'effet boulet de canon, c'est-à-dire la puissance d'in­tercession du Fils, c'est-à-dire la puissance même de la prière qui est en Dieu, s'exerçant sur cette humanité frêle, fragile qu'Il avait prise, même si elle était plus parfaite que la nôtre. Alors on saisit que lorsque Jésus veut faire comprendre à ses disciples que, désormais à travers tous les âges, c'est sa propre prière qui va pas­ser dans leur cœur, Il leur dise : ce sera toujours l'effet boulet de canon. Quand vous prierez, ce sera Moi qui serai en vous, par conséquent, ce sera une poussée très très forte, d'une insistance incroyable. Je vais être là au milieu de vous, au milieu de votre cœur comme une sorte de puissance d'explosion, d'intercession, ce qui fait que toute votre vie, dans le mystère même de sa prière, ce sera ma propre prière, ma propre inter­cession de Fils de Dieu qui fera exploser votre pauvre humanité, peut-être encore plus que Moi-même Je ne l'éprouve de l'intérieur de Moi-même.

Vous voyez qu'à ce moment-là il me semble que l'intercession, que l'insistance dans la prière n'a plus du tout de lien avec cette idée banale qu'il fau­drait "casser les oreilles" de Dieu pour nous faire en­tendre de Lui, mais que c'est précisément la puissance même de la demande qui fait qu'il n'y a pas d'insis­tance de prière de supplication, d'instance, de passion dans la prière qu'il faut y mettre parce que la poussée est trop forte, et c'est sans cesse un coup de canon.

Evidemment, je ne crois pas que ce soit notre expérience habituelle de la prière. Nous l'éprouvons toujours sous un aspect de lassitude, mais il ne fau­drait pas trop s'y laisser prendre. Il faudrait, au contraire, que nous redécouvrions à quel point la prière est véritablement ce moment où la puissance de Dieu intervient dans nos vies. Et vous comprenez bien que si, dans l'Église, il y a des gens comme les moines et les moniales qui s'enferment derrière quatre murs pour prier toute leur vie ce n'est pas parce qu'ils veu­lent s'ennuyer à ennuyer Dieu. C'est précisément parce qu'il faut, et c'est le sens même de leur vie, que l'intercession même du Christ, pour le monde, pour l'humanité et pour nous, pour le Royaume qui vient, agisse en eux comme une sorte de choc terrible pour qu'ensuite toute leur vie se déploie dans cet énorme coup de canon qui est leur propre vie lancée, jetée pour l'amour du Royaume.

Demandons que, petit à petit, dans notre pro­pre cœur et dans notre existence se produise cet effet de coup de canon, à l'intérieur de notre propre prière.

 

AMEN