NE PRENEZ RIEN POUR LA ROUTE

Jdt 4, 9-15 ; Lc 9,49-62

(19 septembre 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L

 

orsque nous lisons ces textes d'envoi des dis­ciples, nous pensons fort souvent que Jésus donne des consignes de pauvreté. Il faudrait que l'apôtre, lorsqu'il est envoyé sur le chemin, ne possède absolument rien, parce que cela lui donnerait une plus grande liberté de manœuvre, une plus grande liberté pour annoncer la Parole de Dieu. C'est sans doute vrai, mais je ne suis pas tout à fait sûr que ce soit le sens de la consigne que Jésus donnait à ses disciples et que les premières générations chrétiennes ont appliquée de façon si rigoureuse et si scrupuleuse.

En effet, ce qui devait surprendre les contem­porains des apôtres, c'était les voir venir à eux sans rien, sans bâton, sans besace, sans ressources pour la route, sans Écritures, sans bibliothèque, sans livres, sans rien. Et c'était cela qui était important, c'était le statut de l'apôtre qui était ainsi défini. C'était comme si le Christ leur disait : Parce que c'est Moi qui vous envoie, n'emportez rien d'autre que vous-mêmes, tout le reste est superflu, et à travers vous-mêmes ce n'est pas vous qui êtes en jeu, mais c'est le fait que Moi je vous envoie.

C'est tout le mystère de la relation de Jésus à son Église. Qu'a fait Jésus ? Il a rencontré personnel­lement les disciples. "Ayant convoqué les douze". Convoqué veut dire à la fois rassemblement autour de Jésus et la connaissance personnelle que Jésus a de chacun des apôtres par l'appel et la vocation sur cha­cun d'eux. Quand le Christ a ainsi établi ce lien de personne à personne avec ses disciples, alors ceux-ci n'ont besoin de rien d'autre pour annoncer l'évangile. Ce qu'ils annonceront, ce ne sera pas un savoir, ce ne sera même pas une nouvelle interprétation de la Loi, ce qu'ils proclameront, c'est la personne de Jésus ma­nifestée en leur propre personne, parce qu'ils viennent sans rien d'autre que l'ordre de leur maître. Cet ordre n'est pas simplement une parole, c'est la présence même, personnelle, de leur maître en eux, à travers leurs paroles, à travers leur message.

C'est pour cela que le Christ peut alors donner ces consignes : "Si on vous accueille dans une maison, restez-y ! Si on vous refuse, partez ! Vous n'avez plus rien à voir avec eux." Si la personne de ceux qui habitent cette maison vous a accueilli, vous en personne, alors, il y a l'Église. Mais si les personnes qui habitent cette maison ne vous accueillent pas en personne, alors, je ne peux pas faire l'Église, on ne peut pas fonder l'Église. C'est tout le mystère de l'Église : entre Jésus et l'Église, il n'y a rien, il n'y a rien que la relation de personne à personne. Et tout le mystère de notre Église, c'est précisément que, de génération en génération, nous recevons les envoyés, et nous devenons nous-mêmes les envoyés. Et dans ce geste d'être envoyés à d'autres, nous portons le Christ en personne. Ainsi c'est notre propre personne qui est messagère de la personne du Christ. Voilà ce qu'est l'Église. Voilà pourquoi le Christ peut envoyer ses disciples comme de véritables délégués, qui sont véritablement sa propre personne : "Qui vous accueille, M'accueille !"

Il faut écouter ces paroles avec la plus grande rigueur. C'est la relation de personne à personne entre le Christ et son apôtre qui va pouvoir transplanter l'Église de surgeon en surgeon, de personne en per­sonne. C'est pour cela qu'aussitôt après Luc a pris soin de nous rapporter ces interrogations d'Hérode. Hérode est le prototype même de celui qui s'intéresse en curieux à la personne de Jésus. "Il cherchait à le voir." - "Qui est-Il ?" On rapporte toutes les opinions qui circulent sur Jésus, mais en réalité, Hérode a une sorte du curiosité tout extérieure qui n'accueille pas le Christ en personne.

L'apostolat n'est pas une activité de publicité ou de propagande, ce n'est pas de faire passer un message, comme on dit. S'il s'agissait simplement de faire passer des messages, Jésus aurait sûrement inventé les mass-media ou les spots télévisés. Cela aurait été le meilleur moyen. L'apostolat, c'est de savoir que chaque fois que nous sommes, en personne, devant un autre homme en personne, c'est le Christ qui nous envoie à Lui, et qu'au moment même où nous nous trouvons dans cette relation personnelle, c'est le Christ qui nous constitue son messager, c'est le Christ qui ouvre le cœur de l'autre pour accueillir l'évangile du salut. Ainsi au lieu d'être un surplus d'activité par rapport à ce qui constitue la vie normale de l'Église (les sacrements, la catéchèse, la liturgie) l'apostolat est le cœur même de notre expérience de la rencontre de l'homme qui a besoin du salut, qui a besoin de Jésus-Christ en personne. C'est pourquoi, peut-être, que les premiers à évangéliser, c'est précisément nous-mêmes et que nous menons, peut-être au fond, une sorte de vie évangélique et apostolique vis-à-vis de nous-même pour nous ouvrir sans cesse plus profondément au cœur même de la personne de Jésus.

 

AMEN