UN BON ŒIL, UN BON FRUIT
Ba 4, 30-37 ; Lc 6, 39-45
(10 septembre 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN

Fruit savoureux …
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e passage se situe en troisième partie d'un discours adressé par Jésus aux disciples et aux foules qui le suivent, c'est-à-dire à un auditoire très large de personnes proches du Christ, sympathisants ou simplement curieux si ce n'est ennemis.
La première partie de ce discours concerne les Béatitudes et les malédictions, dans une seconde partie le Christ spécifie le propre de l'amour chrétien : aimer même ses ennemis, ce que les païens ne font pas. Et en troisième partie il introduit un enseignement catéchétique sur la miséricorde, sur la bonté à travers ce proverbe : "Un aveugle peut-il conduire un autre aveugle ? Tous les deux vont tomber dans un trou."
Ce proverbe, le Christ s'en sert peut-être pour mettre en garde le peuple d'Israël de ne pas suivre des faux-prophètes, de ne pas suivre des guides aveugles qui le conduiraient éventuellement dans les ténèbres de l'idolâtrie, du péché, du refus de sa propre élection. Mais plus encore et plus profondément le Christ veut exhorter tout le peuple d'Israël à la véritable attitude vis-à-vis de Lui, puis vis-à-vis des autres. Cette attitude est celle de la miséricorde, c'est l'histoire de la poutre et de la paille dans notre propre œil ou dans l'œil de nos frères. Le Christ Lui-même s'est toujours présenté, essentiellement d'ailleurs dans l'évangile de saint Luc, comme un Dieu de miséricorde, un Dieu qui ne supporte pas le péché, qui ne veut pas voir le mal, un Dieu qui veut que l'autre, que nous autres vivions dans la pleine lumière, dans la pleine compréhension de ce qu'Il est Lui-même un Dieu de salut, pour que nous puissions nous-mêmes recevoir et vivre de l'effet de sa miséricorde qui est d'être sauvés. Et être sauvé c'est entrer dans sa lumière et c'est voir les autres, c'est nous voir nous-mêmes, c'est regarder le monde de sa lumière, non pas avec notre propre jugement qui est un jugement complètement faussé parce qu'il est envahi par la poutre du mal ce qui bloque complètement un regard sain, un regard juste sur la réalité qui nous entoure soit intérieure, soit extérieure.
Cet appel au regard de la miséricorde s'inscrit en nous parce que c'est le regard même du Christ sur nous. Dieu ne regarde pas nos péchés, Dieu ne tient pas compte de notre faute, Dieu veut nous donner sa miséricorde et sa lumière pour que nous vivions dans son mystère qui est un mystère d'amour, de miséricorde, de consolation, d'espérance.
Et le deuxième point c'est celui de la bonté : "D'un arbre bon, il ne peut pas sortir de mauvais fruits." L'homme n'est pas bon, son péché l'a rendu mauvais. Et cet état est un état de division en lui-même, c'est pour cela que Jésus dit que nous sommes hypocrites. L'hypocrisie c'est essentiellement cette contradiction entre une attitude ou un sentiment intérieur et l'extérieur de nous-mêmes. C'est cette cassure, cette brisure, cette contradiction. L'hypocrisie, c'est le fait que nous ne vivions pas vis-à-vis des autres, ce que le Christ vit à l'intérieur de nous-mêmes : sa miséricorde et son pardon pour nous. Et comme remède à cette attitude spirituelle, pas uniquement morale, d'hypocrisie le Christ nous appelle à l'attitude de bonté. Non pas une bonté qui sera la nôtre, qui sera le fruit de nos efforts ou de nos vertus, nous ne donnerions pas grand-chose, avouons-le, mais cette bonté sera la réception de ce qu'Il est Lui-même. "Dieu seul est bon, il n'y a qu'un seul qui est bon" avait dit Jésus au jeune homme riche. Et si nous voulons nous-mêmes porter des fruits de salut, porter des fruits de miséricorde, entrer dans la lumière du Christ, c'est à son image qu'il nous faut devenir, c'est dans sa bonté qu'il nous faut puiser, c'est à l'arbre de sa croix qu'il nous faut cueillir, car Lui, sur l'arbre de sa croix, est le plus beau fruit ou encore le plus bon fruit que l'humanité ait porté, puisque c'est le don même, le don parfait de la fécondité de Dieu pour nous. Cet arbre de la croix, ce bon fruit nous est donné aujourd'hui dans l'eucharistie.
Pour entrer dans ce mystère du salut, pour nous laisser réunifier nous-mêmes, pour que toutes nos contradictions s'apaisent, pour que nos blessures se guérissent, pour que nous devenions à l'image du Christ cet homme nouveau sans vieillesse, sans rides, sans tache, refait, il nous faut cueillir aujourd'hui le fruit de bonté qui est l'eucharistie. Nous allons recevoir cette eucharistie comme un fruit mûr dans notre main. Et il tombe pour nous de l'arbre de la croix. Que cette eucharistie refasse en nous ce que nous n'arrivons pas à faire nous-mêmes, que ce fruit de bonté soit pour nous source unique de bonté, que ce fruit de miséricorde convertisse lui-même notre regard et notre cœur pour que nous soyons de moins en moins hypocrites c'est-à-dire de moins en moins divisés mais unifiés dans cette présence du Christ qui vit au fond de notre cœur, comme Il vit au fond du cœur des autres, pour que nous puissions en nous-mêmes comme chez les autres, le découvrir, l'aimer et les aimer aussi.
AMEN