LES DEUX PIÈCES DE LA VEUVE
Ap 5, 1-10 ; Lc 19, 41-48
(14 novembre 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN
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ette réflexion du Christ Jésus dans le temple se situe, comme le texte que nous avons lu hier, dans les derniers jours de la vie du Christ. Il est dans le Temple. C'est là qu'Il sera arrêté, c'est là qu'Il sera poursuivi. C'est le Temple qu'Il va quitter pour rejoindre ses disciples dans quelques heures au jardin de Gethsémani où Il sera livré par l'un d'eux pour être conduit à la mort. Il ne faut donc pas avoir de cette réflexion de Jésus une lecture purement économique ou purement sociale, voire charitable au sens où nous devons donner ce que nous avons et même un peu plus. La situation de ce court épisode dans les heures qui précèdent la passion et la mort du Christ, cette situation dans l'évangile de Luc donne à cette courte réflexion du Christ un sens beaucoup plus profond, beaucoup plus mystérieux et en même temps bien plus essentiel que ce que nous avons à faire de notre argent, qu'il soit celui dont nous avons besoin ou qu'il soit superflu.
En faisant remarquer le geste de cette veuve, le Christ révèle l'accomplissement de son mystère, le sens des événements qui vont arriver, et ce qu'Il révèle c'est l'Alliance nouvelle. L'Alliance nouvelle qui va succéder à l'ancienne Alliance et en rendre caduque la prescription selon laquelle les riches mettent un impôt, mettent une offrande correspondant à leur rang, à leur propre fortune, pour servir au culte du Temple et à la vie des prêtres.
Désormais, la seule obole, la seule offrande qui va permettre et qui va ouvrir le culte nouveau dans le temple véritable, c'est celui du Christ Lui-même. Et cette veuve est une figure du Christ Il est abandonné de son peuple. Il était venu pour épouser ce peuple d'Israël, lui donner cette fécondité profonde d'être comme la mère du salut pour toutes les nations. Et voici que ce peuple a refusé ce "jour de la visite" de son Dieu, de son Époux, et le Christ se retrouve seul. Et il se retrouve seul dans le véritable temple qu'Il est Lui-même et qui est sa relation divine avec Dieu Et ce qu'Il va donner c'est ce qui est imagé comme par allégorie, par ces deux pièces de la veuve : c'est son humanité, c'est sa divinité, c'est sa seule richesse Il s'est fait pauvre, Il a laissé sa gloire du ciel, celle qu'Il avait dans le règne auprès du Père. Il s'est fait esclave. Dans cet esclavage et cette pauvreté, Il a été abandonné et Il se retrouve dans cette indigence, au cœur des hommes, à l'intérieur même du mystère de ce peuple d'Israël qui n'a pas su l'accueillir avec toute la richesse du don qu'Il voulait Lui faire. Et le Christ va verser dans le trésor de la Rédemption, dans le trésor du salut, son humanité et sa divinité, par son sacrifice sur la croix. Il ne va pas simplement donner quelque chose de superflu qui serait simplement un enseignement, qui serait simplement un cadeau matériel, qui serait simplement une promesse d'avenir. Il donne de son essentiel, il donne sa propre vie et sa vie est à la fois humaine et divine.
C'est cela qui va désormais ouvrir au cœur même de l'ancienne alliance, au cœur même du temple bâti de main d'homme, ce don de l'alliance nouvelle et éternelle.
Or cette alliance nouvelle et éternelle, elle est figurée sous les traits de cette veuve parce qu'elle est extrêmement ancienne. C'est en définitive la seule alliance que Dieu a voulue pour les hommes, cette alliance des Noces de l'humanité et de son Fils, dans la fécondité de la vie spirituelle qu'Il leur avait déjà donnée lors du paradis terrestre. Mais cette alliance est devenue ancienne par le péché, elle est devenue caduque désormais, parce que le Christ Lui-même, qui est le cœur de l'alliance trinitaire, est venu manifester aux hommes ce que Dieu avait préparé pour eux bien avant la fondation du monde. En définitive, avec le Christ voici que cette veuve pauvre devient la richesse même de la fécondité du salut. Parce que le Christ a donné sa vie d'homme et de Dieu, désormais, nous pouvons nous aussi dans notre vie d'homme, retrouver la richesse du trésor de Dieu et l'accueillir. Mais ne pas l'accueillir pour nous seul, ne pas l'accueillir pour notre usage privé, ne pas l'accueillir pour notre salut personnel, mais l'accueillir pour le rendre au trésor de Dieu, pour le redonner à Dieu et faire ainsi que dans la communion des saints, ce que nous avons servi serve également au trésor de l'Église, au trésor de Dieu.
C'est ainsi que tout ce que nous avons à vivre, tant au plan humain qu'au plan spirituel, et les deux sont intimement mélangés, nous devons le rendre à Dieu, le lui redonner dans le sacrifice d'action de grâces pour que Lui-même s'en serve, pour que Lui-même le redonne dans l'immense réseau intérieur et profond de la communion des saints, afin que d'autres puissent également recevoir ce don du Christ, en vivre et également le lui redonner. C'est cela le culte nouveau du trésor du Temple, ce trésor qui est le don même que le Christ nous a fait de sa vie, de sa mort. Il nous a livré, dans sa chair humaine, sa vie éternelle. C'est cela que nous allons recevoir aujourd'hui. En définitive, nous sommes aussi ce trésor dans lequel le Christ verse le don de son indigence qui est en même temps sa richesse pour pouvoir nous enrichir et en même temps faire en sorte que nous-mêmes nous puissions reprendre son geste d'offrande et entrer ainsi dans ce mouvement inéluctable de la Rédemption.
AMEN