LAZARE ET LE MAUVAIS RICHE
Rm 10, 1-9 ; Lc 16, 19-31
(31 octobre 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Le pauvre ne m'intéresse pas !
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ette parabole de Jésus est passionnante et pleine de détails qui mériteraient chacun d'être longuement expliqués. Nous remarquons que ce riche, comme nous bien souvent, ne "voit" même pas son frère qui est là près de lui dans la misère et la pauvreté. Le péché de ce riche n'est pas d'avoir une profusion de richesses mais bien plutôt cette inattention, cette indifférence, cet aveuglement à ceux qui l'entourent. Il ne se rend compte de l'existence de Lazare que quand il a besoin de ses services pour venir le réconforter dans son tourment de l'enfer, ou pour aller porter un message à ses frères.
Je voudrais m'arrêter seulement sur ce dernier échange de paroles entre Abraham et le riche : "Je t'en prie, envoie Lazare dans la maison de mon père, pour qu'il fasse la leçon, qu'il porte témoignage auprès de mes frères pour qu'ils ne viennent pas ici". Et Abraham lui répond : "Ils ont Moïse et les prophètes". Non, dit le riche. Ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, mais si quelqu'un de chez les morts venait, ils l'écouteraient." Et Abraham de conclure : "S'ils n'écoutent pas Moïse et les Prophètes, même si quelqu'un ressuscite d'entre les morts, ils ne l'écouteront pas non plus." Ce passage est évidemment une annonce de la Résurrection du Christ. Et même cet événement qui change l'histoire du monde ne sera pas suffisant pour convaincre ceux qui ne veulent pas croire. Mais au-delà de l'événement propre de la résurrection du Christ, ceci nous invite à réfléchir sur ce qu'est l'adhésion de foi.
Nous pensons souvent que, pour croire, il faut avoir un certain nombre d'indices, voire de preuves, et nous aimerions bien souvent pouvoir toucher de nos mains le surnaturel, avoir comme une sorte d'évidence de la présence de Dieu, de sa parole, de l'avenir de notre vie au-delà de la mort. Nous voudrions, en quelque sorte, saisir tout cela pour pouvoir être sûr. Ce désir d'avoir des preuves n'est avidement jamais satisfait car il n'y a rien qui soit totalement évident dans ce qui est de l'autre monde, ce qui n'appartient pas à notre monde actuel. La foi ne consiste pas à adhérer au Seigneur parce qu'on a l'évidence démonstrative de sa présence, de son existence et de la rétribution à venir. La foi c'est une adhésion beaucoup plus profonde, c'est une adhésion du cœur qui est convaincue, non pas par des démonstrations mais par la force, la puissance de la présence aimante et vivante de Dieu dans notre vie.
C'est pourquoi Abraham dit au riche : "S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes", autrement dit, si la Parole de Dieu telle qu'elle se présente à nous dans la Bible, il s'agit là de l'Ancien Testament mais nous pourrions dire la même chose de la parole du Christ, si la Parole de Dieu n'est pas pour eux vivante, n'est pas pour eux une parole qui atteint leur cœur, qui enflamme profondément leur cœur, s'ils ne sentent pas l'amour de Dieu qui se manifeste à travers cette parole de tendresse, à travers cette exhortation, à travers ce désir que Dieu manifeste sans cesse de notre union à Lui, si nous ne sommes pas atteints par la puissance d'amour qui se révèle dans cette parole, alors aucune preuve intellectuelle, aucune démonstration ne pourra nous atteindre parce que cela n'a rien à voir. La foi n'est pas de l'ordre d'un théorème, n'est pas de l'ordre des sciences exactes. La foi ne s'adresse pas à notre intelligence mais à la profondeur de notre être, là où l'intelligence, le cœur et la sensibilité ne font plus qu'un, et c'est là que Dieu nous touche. Et la foi c'est accepter d'être touché à ce niveau-là. Accepter que Dieu fasse irruption dans notre vie et la remplisse de sa tendresse, de sa chaleur, de sa présence vivante. Si nous ne sommes pas sensible à cet appel de Dieu, si nous voulons fermer notre cœur à ce cri que Dieu nous adresse, alors nous ne pourrons jamais entrer dans le mystère de Dieu. Et quand bien même nous aurions des évidences, ce qui est d'ailleurs impossible puisqu'elles sont d'un autre ordre, quand bien même nous aurions des évidences cela ne rendrait pas notre cœur bon, cela ne permettrait pas à notre cœur d'être atteint et d'être enflammé par cet amour. Or c'est cela seul qui peut nous sauver, c'est cela seul qui peut nous permettre d'entrer dans le mystère de Dieu, Le mystère de Dieu est un mystère d'intimité entre le Seigneur et nous. Ou bien nous nous ouvrons à cette intimité de Dieu, et alors nous n'aurons pas le besoin de chercher des preuves ou bien nous nous fermons à cet appel, à ce cri que Dieu nous adresse, et alors aucune preuve ne pourra remplacer cette ouverture de cœur que nous avons refusée.
Au cours de cette eucharistie où le Seigneur se fait proche de nous d'une manière qui n'est pas évidente car le morceau de pain que nous recevrons tout à l'heure n'a pas en lui l'évidence qu'il est le corps du Christ et c'est seulement la parole de Dieu qui nous révèle que ce qui a l'air de n'être que du pain est le corps du Christ, au cours de cette messe où Dieu va se faire infiniment proche, mais sans preuves, proche de notre cœur, laissons-nous atteindre, laissons briser notre cœur de pierre pour qu'il devienne un cœur de chair capable de comprendre et d'aimer.
AMEN