VEILLEZ !

Rm 2, 1-11 ; Lc 12, 32-38

(12 octobre 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

H

eureux ces serviteurs que le Maître, en arrivant, trouvera en train de veiller !" Cet encouragement de Jésus à ses disciples nous l'entendons la plupart du temps comme s'il s'agissait d'un encouragement concernant l'avenir. Au fond, il v a beaucoup de gens qui pensent que, durant cette vie, il suffit de prendre du bon temps, d'aménager les choses à son goût et à sa guise, et de faire bien attention, de devenir vigilant au moment où ça pourrait se gâcher ou se compliquer. Dans ce cas-là, la vigilance est surtout comprise comme cette espèce d'attention un petit peu méfiante contre ce qui pourrait arriver, et l'art de la vigilance ce serait précisément d'arriver à ménager les deux choses : d'une part le temps présent le plus longtemps possible, puis au moment où l'on se rend compte qu'il faut se tourne vers l'avenir, de faire rapidement la pirouette nécessaire pour prendre une autre attitude plus convenable au moment où le maître arrive.

Cela ressemble singulièrement à ces élèves qui chahutent quand le maître s'absente quelques minutes et qui essaient de calculer l'instant exact de son retour ou, au besoin, de mettre un guetteur à la porte, pour savoir à quel moment le maître va revenir et qu'il trouve ainsi tous les élèves parfaitement gentils, sages, la plume à la main et le regard consciencieusement tourné vers le cahier pour faire leur exercice d'écriture. Ce n'est pas exactement cela que le Seigneur attend.

Quand le Seigneur demande la vigilance, il ne demande pas d'être réveillé au moment où Il arrive, il demande de veiller tout le temps jusqu'au moment où Il arrive. Je crois que le maître saurait très bien en arrivant, si les serviteur ont les yeux complètement bouffis de sommeil et s'ils ne se sont pas réveillés précipitamment et ont fait un brin de toilette pour être à peu près présentables. En réalité, pourquoi ? C'est parce que la veille n'est pas une attitude qui consiste à regarder l'avenir.

La veille est une attitude qui est tout entière dans le présent. Si nous veillons maintenant, c'est parce que tout moment est le moment de la venue du maître. C'est cela le grand mystère de notre existence, tel que le Christ est venu nous le dévoiler. Chaque instant de notre vie est le temps même de la venue du Seigneur et il ne sert de rien, c'est même au contraire tout à fait contraire à ce qu'Il a voulu nous faire partager, à ce qu'Il a voulu nous donner, il ne sert de rien de vivre ces instants en les remplissant de nous-mêmes ou de ce que nous possédons, alors qu'en réalité il faudrait qu'ils soient intégralement remplis de Dieu. C'est le grand mystère du temps que nous vivons. Notre temps, l'instant de chaque moment c'est un instant ouvert sur l'éternité, sur la présence de Dieu au cœur du temps. Dans chaque maintenant, insaisissable comme l'instant, il y a la présence du maître qui revient, il y a le Christ qui est là et qui nous donne sa grâce, son amour et sa Résurrection.

Alors, il faut que nous soyons véritablement de bons serviteurs, non pas des serviteurs qui divisent le temps en deux : le temps qu'il y a pour eux, et le temps que l'on ajuste ultimement dans les dernières minutes pour le maître. Il faut que nous essayions d'être ces serviteurs qui savent que, de toute façon, notre temps n'est pas à nous. Au fond, c'est cela que le Christ nous demande lorsqu'Il nous demande de veiller. Il nous demande, très simplement, de reconnaître que, au moment où l'on veille, ce temps nous ne le passons pas pour nous, mais nous le passons en étant ouverts, accueillants à la présence du Seigneur qui veut se manifester. Et ainsi la manifestation du Seigneur, son retour, comme nous le disons, ne nous paraîtra comme cet événement remis sans cesse avec des délais infinis, mais au contraire, nous verrons à quel point chaque jour, elle commence. Il y a un très beau psaume dont on ne sait pas très bien la traduction et qui dit dans un de ses versets : "Et voici, maintenant, je commence !" C'est très beau, car le psalmiste est en train de s'émerveiller devant toutes les merveilles que Dieu a faites auparavant, mais tout d'un coup, il s'aperçoit, pour ainsi dire, qu'en réalité ces merveilles ne sont pas de l'ordre du passé, elles n'ont pas cessé maintenant ca recommence.

Et bien, il faudrait qu'avec Dieu ce soit toujours pareil. Il faudrait que nous puissions lui dire chaque jour : "Voici, maintenant, je commence !" Alors il est sûr que si nous ouvrons ainsi notre cœur à son oeuvre et à sa présence, Lui ne manquera pas de nous répondre immédiatement, en disant : "Moi aussi, je commence !"

 

AMEN