IL FAISAIT ROUTE

Ct 3, 6-11 ; Lc 9, 57-62

(22 septembre 1984)

Homélie du Frère Michel MORIN

L

 

'épisode que nous venons d'entendre se place dans l'évangile de Luc aussitôt après la décision du Christ de marcher résolument vers Jérusalem et de "tourner sa face" vers la ville sainte pour y subir sa passion, pour y subir sa mort et pour ouvrir aux hommes les portes de la Ville Sainte, de la Jérusalem Nouvelle, du Royaume de Dieu.

"Il faisait route !" Cette expression est très particulière à l'évangéliste Luc qui, dans l'ensemble de ses écrits, évangile et Actes des apôtres, l'emploie quelques 90 fois, par rapport à Matthieu qui ne l'emploie que 29, Marc 3 et Jean 13. Cela pour bien manifester que dans cette expression, tout à fait banale, "faire route" Luc met un sens spirituel et théologique extrêmement important sur lequel je voudrais réfléchir avec vous.

"Jésus fait route" Ce n'est pas uniquement une description géographique qui décrit le voyage de Jésus, depuis la Galilée où Il a vécu et où Il a enseigné, vers Jérusalem à travers les routes poudreuses de la Samarie. Pour Jésus "faire route" c'est accomplir dans l'humanité la mission pour laquelle Il est venu. Sa route vient du Père et retourne au Père, avec cette étape extraordinaire où Il a "demeuré" dans la chair chez les hommes. Jésus "fait route" dans notre propre humanité. Jésus, le Fils de Dieu, a incarné cette divinité dans notre propre chair et cela au temps de sa vie terrestre, au temps de sa vie publique, comme aujourd'hui et pour tout le temps de l'Église, dans cette Église qui est son corps et qu'Il nourrit par sa présence rendue visible dans les signes sacramentels.

Cette route que fait Jésus vers sa mort pour accomplir sa mission, c'est aussi la route que parcourent les disciples, car dans l'évangile de Luc, "faire route" s'applique soit à Jésus lorsqu'Il marche vers Jérusalem ou va dans un village pour guérir ou enseigner, et également aux disciples quand ceux-ci Le suivent, là où Il va, ou quand eux-mêmes, et c'est significatif dans les Actes des apôtres, quand eux-mêmes sont envoyés en mission par Jésus, pour accomplir dans tous les pays et dans tous les temps, ce que Lui-même a fait pour eux. Ce qui fait que, si Jésus "fait route" dans l'humanité, il faut aussi croire que cette humanité "fait route" avec Lui, et que nous sommes en communion profonde, et en communion définitive, parce qu'Il est venu dans cette chair, dans cette humanité et qu'Il ne l'a pas abandonnée, mais au contraire qu'Il l'appelle. Car "faire route" ce n'est pas simplement une excursion ou un voyage de curiosité ou d'intérêt, c'est un appel, c'est une exigence, l'exigence de vivre et de marcher avec Lui.

C'est pour cela d'ailleurs qu'immédiatement après cette expression, Luc nous propose trois réflexions de Jésus qui sont trois exigences, trois appels et qui caractérisent la façon dont Jésus fait route et dont nous devons "faire route" avec Lui, pour un jour parvenir au but ultime, dans ce Royaume dont Il nous ouvre les portes par sa mort, sa mise au tombeau et sa résurrection. Il y a trois très courts dialogues faits d'une question et d'une réponse, entre Jésus et trois personnages dont nous ne connaissons pas l'identité, mais les trois réponses de Jésus sont extrêmement importantes pour nous aujourd'hui.

La première : Jésus répond à celui qui lui dit : "J'irai partout où Tu iras" ce qui manifeste une certaine générosité : "Les renards ont des tanières et les oiseaux des nids, mais le Fils de l'Homme (Moi-même) n'a pas où reposer la tête." Cela signifie que lorsque Jésus fait route avec nous, Il est bien dans ce monde, mais Il n'appartient pas à ce monde. Ce monde ne le possède pas. Jésus est bien avec nous, mais Il porte sur les choses de ce monde non pas le regard de quelqu'un qui les utilise, qui en a besoin, mais de quelqu'un qui va les entraîner à sa suite, de quelqu'un qui va leur redonner leur sens véritable. Le Christ n'avait aucune sécurité ni aucun confort, matériellement et également dans sa propre personne. Et cela se manifestera de façon extraordinaire au jour de sa passion où Il n'aura ni soutien ni consolation de la part des hommes. Et ce qu'Il a vécu depuis toujours c'est cette pauvreté par rapport aux éléments du monde qui n'est pas un rejet ou un mépris, mais qui est simplement le fait de les utiliser pour ce qu'ils sont, des moyens qui doivent nous permettre d'accomplir nous aussi notre route vers Lui, et, vous le savez, pour accomplir une route il ne faut pas être trop chargé. C'est une condition nécessaire, autrement on se fatigue trop vite et on s'asseoit encore plus vite.

Il ne faut donc pas chercher à reposer notre tête ou notre cœur ou nos désirs sur quelque objet humain, mais à l'image du Christ qui n'avait rien où reposer sa tête, nous détacher petit à petit de toutes ces choses ou de la façon dont on les utilise, pour chercher, d'abord le Royaume de Dieu, c'est-à-dire suivre le Christ et aller, à ce moment-là, là même où Il ira, dans la légèreté de l'Esprit Saint.

La deuxième réflexion est plus pertinente encore. A quelqu'un qui Lui dit :"Je veux bien Te suivre, mais permets-moi d'aller enterrer mon Père !" Jésus répond cette phrase apparemment dure, mais qui est très belle, comme vous allez le voir : "Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, va publier le Royaume de Dieu !" Il ne faudrait pas voir là un mépris du Christ ni à propos de la mort humaine, ni même à propos des rites dont nous pouvons entourer ceux qui nous sont chers et qui sont décédés, à propos des rites d'inhumation, quels qu'ils soient, quelle que soit leur civilisation.

Ce que le Christ veut dire ici, c'est qu'il nous faut chercher d'abord le Royaume de Dieu, même dans la façon dont on traite, dont on regarde, dont on approche le mystère de la mort chez les autres. Il y une façon de regarder, d'approcher ou de vivre la mort de ceux qui nous sont chers qui nous révèle que nous sommes nous-mêmes morts et non pas vivants. Parce que si nous considérons la mort comme la fin d'une vie terrestre, si nous la comprenons uniquement dans la perspective humaine, nous sommes nous-mêmes morts, puisque cette perspective humaine n'a en elle-même aucun salut possible. Il faut donc regarder cette mort et les rites qui l'entourent et qui sont tout à fait nobles, dans la lumière même du Royaume de Dieu qu'il faut chercher même là. Il faut regarder ces circonstances de la mort avec le regard lumineux, vivifiant qui nous est donné parce que nous croyons au Royaume de Dieu. Ainsi que le disait saint Paul : "Ne soyez pas comme ceux qui n'ont pas d'espérance au sujet des morts". Il faut manifester, dans cette circonstance-là, notre foi, notre désir de vivre et de comprendre les événements de notre vie, même lorsqu'ils sont très douloureux et qu'ils ont une part d'incompréhension, dans la perspective du Royaume de Dieu. D'ailleurs, depuis que le Christ est mort Lui-même, nous n'avons plus d'inquiétude à avoir au sujet de nos morts. Comme le dit le Livre de la Sagesse : "ils sont dans la main de Dieu" et cela est extrêmement important lorsque ces événements viennent nous frapper. C'est probablement alors que nous pouvons, dans la foi, percevoir le plus que celui qui nous a quittés est vivant et qu'il n'est pas mort et qu'il nous faut, nous aussi, vivre désormais comme lui, comme un vivant dans l'Esprit.

La troisième réflexion peut aussi paraître dure et injuste. C'est à propos du respect qu'on doit à ses parents au moment où on les quitte : "Quiconque a mis la main à la charrue et regarde en arrière, est impropre au Royaume de Dieu". Le Christ ne veut pas nous dire qu'il faut mépriser les autres, qu'il faut s'occuper de Dieu sans s'occuper des autres, loin de là. Ce serait contradictoire avec ce que Lui-même a vécu et ce qu'll nous demande de vivre. Mais il y a dans l'Ecriture un précèdent à cette affaire-là. Lorsque le prophète Élie a appelé Élisée comme prophète, pour être son successeur, son disciple, Élisée lui a dit : "Laisse-moi aller embrasser mon père et ma mère !" Si Jésus nous dit de ne pas nous perdre dans des consolations ou des rites de remerciement, c'est parce que, là encore, notre premier souci c'est de rechercher le Royaume de Dieu. Ce Royaume de Dieu, parce qu'il est présence au milieu de nous par la mort et la résurrection de Jésus, parce qu'il est présent dans la vie de l'Église par l'Esprit Saint, ne supporte aucun retard ni aucun regard en arrière, toute chose qui nous distrairait de la recherche pressante et imminente de ce Royaume de Dieu.

Ceci le Christ l'avait Lui-même vécu. A l'âge de douze ans, Il s'est payé le "luxe" de quitter ses parents ou de les laisser partir seuls et de rester à Jérusalem. Et Il leur a fait cette réflexion : "Je me dois aux affaires de mon Père." Il n'était pas contre l'autorité de ses parents, loin de là, mais Il voulait leur manifester ce pourquoi Il était venu : rechercher la mission que le Père lui avait donné d'accomplir. Et nous aussi, aujourd'hui, nous devons être aux affaires du Père et rechercher dans toute circonstance de notre vie, par rapport aux biens matériels que j'évoquais en premier, par rapport aux événements de notre vie (celui de la mort, par exemple, par rapport à nos relations familiales ou amicales, il nous faut toujours être aux affaires du Père, c'est-à-dire suivre le Christ là où Il nous emmène pour contempler un jour le Père et vivre dans sa joie.

Que ces quelques paroles nous renouvellent dans notre désir de vivre toutes choses dans le regard et l'exigence de l'évangile. Jésus n'est pas venu abolir la Loi mais l'accomplir. Jésus n'est pas venu détruire ce que nous vivons mais l'accomplir, donner à toutes nos relations, tout ce que nous possédons, à tout ce que nous vivons leur véritable sens qui est sa présence, ici au milieu de nous comme étant la chose la plus importante. Il ne s'agit pas de nier les réalités humaines, il ne s'agit pas de les mépriser ou de les repousser. Il s'agit de toutes les intégrer dans la perspective du Royaume de Dieu présent déjà avec nous dans la grâce que le Christ ne cesse de nous donner.

Que cet évangile, que cette eucharistie renouvellent en nous le désir, chacun à son niveau, chacun selon ses possibilités, de vivre ainsi comme les Apôtres à la suite du Christ. Si notre foi est fondée sur les apôtres, il faut que nous construisions notre vie sur les mêmes exigences que les Apôtres. On ne construit pas un mur à côté des fondations de la maison sinon, alors tout s'écroule. Que cette eucharistie nous fonde vraiment dans les mêmes exigences que le Christ a demandé aux apôtres. Alors, nous pourrons, en vérité, humblement, probablement, peut-être de façon difficile, mais avec toute l'ardeur de notre cœur le suivre là où Il est, et où Il est, là est son Royaume.

 

AMEN