JE NE SUIS PAS DIGNE
Sg 10, 15-21 ; Lc 7, 1-10
(10 septembre 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN
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ntre la Parole de Dieu et le cœur de ce centurion il y a un abîme que l'on peut mesurer par l'évangile lui-même comme une double distance. Cette double distance nous est signifiée par la double ambassade que le centurion va envoyer à Jésus.
D'abord, ce qui tient le plus à cœur à cet homme qui est un païen, pas nécessairement un Romain, l'évangile ne le précise pas, en tout cas il ne fait pas partie du peuple juif, ce qui tient à cœur à cet homme, c'est la vie de l'être cher qui est son serviteur. Et pour sauver ce serviteur, il fait appel à ce Jésus dont il a entendu dire tout ce qu'Il a fait à Capharnaüm, là même où Jésus a commencé son ministère, là même où déjà Il a délivré beaucoup de possédés, guéri beaucoup de malades, la belle-mère de Simon entre autres personnes. Ce centurion est ami du peuple juif, il sait donc que parmi les Juifs, il y a cet homme à la parole efficace Mais il sait aussi qu'il est païen, et pour respecter la religion juive, il envoie à Jésus des Juif car il sait que Jésus, ce Rabbi, ne peut pas frayer avec les païens. C'est d'ailleurs ce qui nous est révélé aussi par l'épisode de la samaritaine : "Pourquoi m'adresses-tu la parole, toi qui es juif ?" Il y a donc une distance qui est celle de la religion. L'un est païen et il reconnaît en Jésus un homme de la religion juive, et il ne veut pas donner à ce juif une occasion de violer le commandement. Il envoie donc à Jésus ses amis, et il ne veut pas y aller lui-même.
Et à cette double distance Jésus répond immédiatement par un mouvement de proximité : "Il marchait avec eux. Il prit la route vers la maison de ce centurion." C'est Lui-même, Jésus qui vient abolir toute distance. C'est Lui-même qui vient pour "rassembler en un seul peuple", comme le dira saint Paul, "les juifs et les païens". C'est lui-même qui vient sceller, dans une alliance unique, les grecs et les juifs.
La deuxième distance c'est celle de la conception militaire de l'autorité que se fait ce centurion, comme il se doit, avec d'ailleurs une haute conscience de cette autorité. "Moi, je suis un subalterne, et j'ai aussi des subalternes à mes ordres. Et il n'est pas nécessaire que je les rencontre directement, que je les voie face à face mais simplement, lorsque je dis à l'un "Viens !" il vient". Même si je ne le lui dis pas face à face, l'ordre est retransmis. Ce centurion pensait que plus l'autorité était lointaine, plus était grande. C'est pour cela qu'en reconnaissant l'autorité de Jésus comme supérieure à la sienne, il veut encore garder cette distance respectueuse qui nous fait peut-être sourire aujourd'hui mais qui dénotait cette qualité d'âme du centurion romain et ce respect vis-à-vis de quelqu'un qu'il reconnaissait comme plus puissant que lui, même s'il incluait cette autorité dans l'ordre de celle qu'il vivait, celle de l'autorité militaire. Et la encore, pour ne pas obliger Jésus à se mettre au niveau de cet officier étranger, le centurion lui envoie une seconde ambassade en lui disant "Je ne suis pas digne !" Moi, je ne suis qu'un officier, moi ne commande qu'aux hommes. Tandis qu'il sent déjà que ce Jésus à qui il s'adresse a une autorité qui ne vient pas des hommes.
Et Jésus va abolir cette seconde distance, non pas en venant chez le centurion, et là encore, Il respecte sa demande : "Je ne suis pas digne que tu viennes sous mon toit !" Jésus n'y va pas, mais Jésus va manifester que si sa présence physique n'est pas nécessaire, sa parole suffira pour guérir le serviteur et le rendre en pleine santé à son affection.
Cet épisode nous rappelle deux choses. C'est qu'entre nous et le Christ, il y a de fait, d'innombrables distances. Ce sont celles de notre péché, ce sont celles de notre refus de croire vraiment, ce sont celles peut-être d'une conception trop humaine de Dieu, de sa présence, de son autorité ou de sa grandeur, une conception qui nous le fait comprendre comme trop éloigné, comme quelqu'un qui est lointain Mais ce que nous enseigne ce texte, c'est que quelles que soient nos conceptions, nos façons de comprendre et Dieu et le monde, c'est toujours Lui qui est en marche vers nous. Et si nous ne savons pas l'accueillir comme Il voudrait Lui-même être accueilli sous notre toit, Il fera quand même en sorte que sa grâce puisse venir guérir notre cœur, purifier notre péché par l'efficacité par l'autorité par la fécondité de sa Parole.
Nous autres chrétiens, nous avons tous les jours cette Parole de Dieu comme une nourriture qui nous est proposée. Peut-être que nous n'en avons pas vraiment faim, pour que notre cœur, pour que notre vie soit guérie et ressuscitée. En lisant ces derniers jours la biographie d'un évêque persécuté en Yougoslavie, après la guerre de 45, Mgr Stepinhac, je pensais à tous ces chrétiens des pays de l'Est qui n'ont comme unique référence que la mémoire de la Parole de Dieu qu'ils ont entendue quand ils étaient libres. Ils n'ont plus l'eucharistie, ils n'ont plus le pardon des péchés, ils n'ont plus la charité fraternelle de l'Église dans sa visibilité, ils n'ont plus la liturgie et la prière ensemble. Il ne leur reste que le souvenir de la Parole, car souvent ils n'ont même pas la possibilité de la lire dans le texte. Or ces chrétiens inconnus, dont on ne connaît que ceux qui ont un poste important, dans l'Église, ces chrétiens pendant des années, pendant des dizaines d'années, et aujourd'hui encore, tiennent, tiennent dans la foi, malgré cette apparence où l'Église n'est plus avec eux, et malgré cet apparent éloignement de Dieu. Ces chrétiens ainsi uniquement dans le souvenir de la Parole, dans le mémorial que chaque jour cette parole s'accomplit en eux, parce qu'elle est efficace, ces chrétiens grandissent dans la foi, ces chrétiens grandissent dans l'espérance et dans la charité de Dieu. Et ils sont peut-être aujourd'hui parmi nous ces témoins silencieux mais ô combien nécessaires et essentiels qui nous rappellent que c'est à la Parole de Dieu faite chair dans l'eucharistie qu'il nous faut vraiment puiser tout notre désir d'être guéris, toute notre foi, toutes nos raisons de vivre, toutes nos raisons de mourir.
Que cette eucharistie qui est la plénitude du don de Dieu pour nous, plénitude dont beaucoup de nos frères sont privés aujourd'hui, que cette eucharistie ravive en nous ce sens profond de la Parole de Dieu qui vient elle-même abolir toutes les distances que nous pouvons mettre entre Dieu et nous, pour que notre cœur soit vraiment le cœur d'un enfant, le cœur d'un serviteur qui est cher à Celui qui nous a créés, Dieu notre Père.
AMEN