AIMEZ VOS ENNEMIS

Sg 9, 13-18 ; Lc 6, 27-38

(6 septembre 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

C

 

ette page de l'évangile nous présente les exigences de Jésus vis-à-vis de notre relation avec nos frères de la façon la plus radicale et la plus paradoxale.

Le Seigneur nous dit en substance ceci : aimer ceux qui nous aiment, aimer dans la réciprocité, dans le fait qu'on se respecte l'un l'autre, tout cela, même les païens, même ceux qui ne sont pas disciples du Christ, savent le faire, l'accomplissent presque naturellement. Par contre, s'il s'agit d'aimer ses ennemis, de prêter à ceux qui ne vous rendront pas, là est la pierre de touche de votre comportement de disciple.

Je crois que, pour entendre ces paroles, il faut surtout bien comprendre pourquoi le Christ nous demande cela. Notre sensibilité actuelle n'est pas à l'abri de certaines caricatures religieuses de cette parole du Christ, quitte à en déformer profondément le sens. Le Christ veut nous dire ceci : "A partir du moment où vous êtes mes disciples, vous recevez dans votre cœur l'amour que j'ai voulu vous apporter. Or cet amour, c'est l'amour de mon Père pour chacun d'entre vous, c'est un amour qui n'a pas de commune mesure avec l'amour dont vous vous aimez naturellement". Donc, être chrétien, c'est accepter qu'au cœur de nous-mêmes, il y ait comme une sorte de disharmonie profonde. Il y a d'une part nos pauvres ressources naturelles et d'autre part, cette irruption violente et brutale de l'amour de Dieu qui nous est donné par la mort et la Résurrection de Jésus-Christ. Il faut aimer, mais il faut aimer comme Il nous a aimés. Et non seulement comme Il nous a aimés, mais Il nous a donné un amour qui nous dépasse.

Par conséquent l'amour tel que doivent le vivre les disciples du Christ est un amour, qui est boiteux et bancal. Il est à la fois humain, avec toutes las ressources de notre nature humaine telle que nous l'avons reçue dans l'ordre de la création, mais en même temps, et c'est bancal, il est divin, c'est-à-dire qu'il y a en lui de la puissance de Dieu, de la force de Dieu, de la vie de l'Esprit. Et les deux choses coexistent. Et le Christ nous dit : "Le critère de ce que vous serez disciple, c'est que cet amour de Dieu tel qu'il a été répandu dans vos cœurs, va introduire un dérangement profond dans votre comportement. Non seulement vous aimerez selon les aspirations et les possibilités concrètes de toute nature humaine, mais, à certains moments, vous poserez des actes tout à fait paradoxaux, tout à fait étonnants dans lesquels vous serez amenés à faire du bien à ceux qui vous ont fait du mal, à bénir ceux qui vous ont persécutés et maudits."

Mais il ne faut pas se méprendre sur le sens profond de l'enseignement du Christ. C'est Lui qui est la source de cet amour paradoxal, ce n'est pas nous. Lorsque nous prions pour ceux qui nous persécutent, lorsque nous bénissons ce qui nous ont fait du mal, ce n'est pas nous qui sommes à la source de cela, c'est le Christ Lui-même qui en nous manifeste la surabondance de l'amour qu'Il nous a donné. C'est un paradoxe, c'est tout à fait étonnant d'aimer ses ennemis, d'une part parce que c'est un amour qui n'est pas du tout réciproque, d'autre part parce que:vous aimez quelqu'un qui, en réalité, ne vous aime pas du tout et par conséquent reste votre ennemi, cela ne veut pas dire que tout le monde soit d'accord sur le minimum.

Par conséquent, le Christ nous demande quelque chose qui est tout à fait étonnant et je crois qu'une des grandes tentations modernes c'est de croire que, nous, avec nos seules forces humaines, nous sommes capables d'atteindre l'idéal que le Christ nous a proposé. C'est pourquoi on trouve actuellement dans certains milieux chrétiens, cette tentation dangereuse de faire de la surenchère à l'amour, mais sans plus savoir pourquoi, comme si c'était bien de se faire écraser et taper dessus. Mais ce n'est pas la vérité, ce n'est pas cela que le Christ nous demande d'abord. Ce qu'Il nous demande, c'est de poser le signe paradoxal qu'à partir du moment où son amour est entré dans notre cœur, il faut effectivement que, à certaines occasions, cet amour nous prenne tellement fort, qu'il aille jusqu'à une certaine mort à nous-mêmes et qu'il se manifeste par le fait de faire du bien à ceux qui nous ont fait du mal. Mais il ne faut pas croire que c'est une ressource purement et simplement humaine, car alors nous risquons de masquer la source du véritable amour, de masquer ce qui nous donne d'aimer jusqu'au paradoxe d'aimer ses ennemis. Il y a aujourd'hui une certaine profanation de cet amour tel que le Christ nous l'a apporté, car s'il n'est pas reconnu dans sa source qui est la présence du Dieu vivant qui aime sans mesure, nous risquons de nous engager dans une sorte de surenchère naturelle de l'amour des ennemis.

Cet amour n'est pas de l'ordre de la nature, il est de l'ordre de la grâce. Aussi nous devons bien repérer dans l'exigence de Jésus ce qui est vraiment son exigence, c'est-à-dire de reconnaître que l'amour qui nous est donné nous donne effectivement d'aimer de façon extraordinaire, mais à cause de Lui, par Lui et en Lui, et non pas de nous risquer à chercher dans une surenchère purement humaine quel est celui qui aime le plus. Dans cette manière d'agir on risque à tout moment de perdre de vue quelle est la source unique et l'origine absolue de tout amour, et au lieu de témoigner du Christ, on risque de ne témoigner que d'un certain stoïcisme, d'une certaine domination sur les événements, d'un certain courage purement humain, qui, au lieu de renvoyer au paradoxe même de l'amour de Dieu répandu dans nos cœurs, de cette attitude boitillante, dont je parlais tout à l'heure, notre amour mélangé, pétri, façonné de l'amour de Dieu risque d'aplatir de niveler cette force de l'amour gratuit de la grâce de Dieu, de la défigurer, de la caricaturer. Et alors, nous ne serions plus les images vivantes de cet amour brûlant de Dieu pour nous-mêmes et pour nos frères.

 

AMEN