APPRENDRE LES MOTS DE LA PRIÈRE

Ap 3, 1-13 ; Lc 18, 1-8

(30 octobre 2009)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

F

 

rères et sœurs, un voleur vole, un enseignant enseigne, on pourrait continuer longtemps comme cela, et normalement un juge rend la justice. Or, il se trouve que dans la parabole que nous venons d'entendre, nous avons affaire à un juge inique. C'est le summum de la perversion, puisque son métier consiste à rendre justice, et cet homme ne rend pas justice. La pointe de la parabole nous dit que alors qu'il est inique, injuste, il va néanmoins rendre la justice pour cette veuve, pas pour la bonne raison, non pas par souci de justice et d'équité, mais pour avoir la paix ! Jésus dit : voyez ce que cette femme a réussi à obtenir, et vous, vous n'arrivez pas à obtenir.

Je passe au sport. Cela veut dire deux choses, en fait la veuve par rapport à nous part avec ce qu'on appelle dans le sport, un handicap. Elle réussit à obtenir de la part d'un juge inique la justice. Et nous, nous n'arrivons pas à obtenir la justice de la part de Dieu qui est juste. C'est mathématique, soit c'est vraiment le juge sous les habits de la justice qui est inique et injuste, soit, c'est que nous ne savons pas demander. C'est d'ailleurs l'interrogation que pose Jésus à la fin de la parabole : "Le Fils de Dieu quand il reviendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?" Le problème n'est pas du côté de Dieu qui est juste. Nous avons deux traductions, celle que je viens de lire qui parle de "Dieu qui temporise", puis une autre traduction, toujours de la Bible de Jérusalem, qui parle de la "patience de Dieu". Dieu est patient. Nous, par rapport à la veuve, nous n'avons pas son handicap puisque nous ne nous adressons pas à un juge inique, mais nous nous adressons à Dieu qui veut le mieux pour nous, et qui déploie des trésors de sagesse et de patience.

Je voudrais finir cette rapide évocation de cet évangile à travers un exemple qui peut-être va mieux nous faire comprendre ce qui se cache derrière cette parabole. Il nous est tous arrivé de savoir ce qui était bien pour une personne. Je me place vraiment au niveau objectif. Il nous arrive de voir une personne s'empêtrer dans des difficultés sans pouvoir s'en sortir. Nous lui avons dit certaines choses, et cette personne n'a pas suivi nos conseils. Et un beau jour, alors que le dialogue semble complètement au point mort, cette personne arrive et sans que vous lui disiez quoique ce soit, elle se met à vous parler en reprenant les arguments que vous lui assénez depuis des mois et des mois. Du point de vue psychologique, il ne faut surtout pas lui dire : je te l'avais bien dit, c'était bien la peine … cela ne servirait à rien. Mais ce que je veux dire, c'est qu'il a fallu du temps pour que cette personne arrive à formuler elle-même ce que vous saviez déjà.

Dans la prière avec Dieu, c'est la même chose. Dieu n'est pas inique, mais il faut du temps pour que nous formulions la bonne prière, cette prière qui fait que nous sommes en communion, lui et moi, et que ce que je demande, ce n'est pas une jolie voiture de pompier (voyez ce que je mets derrière cette expression), mais une prière qui touche notre vie théologique, notre vie de chrétien. Il faut du temps pour y arriver et pour que cette prière touche véritablement le cœur de Dieu. Je ne veux pas dire que notre prière mal faite ne touche pas le cœur de Dieu, mais pour qu'il y ait une communauté entre lui et moi dans ma formulation et dans ce que je demande, il nous faut un certain temps.

Frères et sœurs, Dieu quand il reviendra verra-t-il la foi sur la terre ? Ce que je souhaite, c'est que nous ne désespérions pas. C'est comme le petit enfant qui apprend à parler, qui a du mal à trouver les bons mots, qui butte, utilisant des mots pour d'autres, ou encore des mots de son invention, et nous sommes là, nous l'accompagnons, nous espérons qu'un jour, il pourra véritablement formuler avec la bonne langue française, ce qu'il veut dire. Nous sommes un peu dans ce cas de figure vis-à-vis de Dieu. Nous bégayons, ce n'est pas grave. Il vaut mieux bégayer parce que c'est le seul moyen que nous avons pour arriver un beau jour à cette prière parfaite qui fera que dans notre prière, nous pourrons rencontrer Dieu face à face. Ne désespérons pas, ne croyons pas que c'est Dieu qui est méchant ou qu'il a autre chose à faire que de nous écouter, ce n'est pas vrai, mais l'église, l'office, l'eucharistie, sont des endroits où nous apprenons à bégayer ensemble. Ce n'est pas grave, nous sommes là pour nous aider les uns les autres et pour découvrir et reprendre les mots de la Bible, les mots de Dieu. C'est aussi en faisant cet exercice de formulation en utilisant les propres mots du Fils de Dieu que nous pourrons, à sa suite, toucher cette même prière qui réunissait Jésus et son Père.

 

AMEN