UN COMPORTEMENT ÉTRANGE
Ap 2, 18-29 ; Lc 17, 11-19
(29 octobre 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
F |
rères et sœurs, ce petit passage de l'évangile est plus compliqué qu'il n'y paraît. En effet, on se dit que parmi ces dix lépreux, il n'y en a qu'un, un étranger qui a trouvé le moyen de venir exprimer sa reconnaissance à Dieu. Mais il faut bien avouer que le contexte est plus subtil que cela. D'abord le miracle est situé entre la Galilée et la Samarie, c'est au moins à quatre-vingt dix kilomètres de Jérusalem. Quand Jésus dit aux lépreux : "Allez vous montrer aux prêtres", il les invite à un voyage assez conséquent étant donné que les vrais prêtres purs et durs étaient les prêtres de Jérusalem, et cela serait assez étonnant que Jésus leur ait dit d'aller se montrer aux prêtres qui étaient dans les sanctuaires hérétiques de Sichem en Samarie.
Il y a déjà là un premier problème. Il semble que Jésus leur impose une démarche assez lourde. On comprend d'ailleurs pourquoi il le dit. Le lépreux était hors société, sa lèpre le coupait de la vie sociale et le moyen d'être réintégré dans le courant de la vie sociale c'était la reconnaissance officielle de sa guérison par le prêtre, ceux qui étaient spécialisés dans ce domaine, étant donné qu'à l'époque de Jésus les grands-prêtres avaient un certain nombre de prérogatives médicales héritées du Lévitique.
Dans la tête des lépreux, le raisonnement est celui-ci : Jésus leur a dit d'aller se montrer aux prêtres, ce qui veut dire que la guérison est déjà officialisée. C'est le moment où l'homme est reconnu guéri par un prêtre que cet homme peut retrouver sa place dans la société. On comprend que les lépreux aient voulu obtenir leur certificat médical pour pouvoir être réembauché dans la société. Le comportement le plus étrange est effectivement celui du lépreux samaritain. On nous dit bien : "Voici qu'en chemin, s'apercevant qu'il a été purifié", il ne va pas chez le prêtre.
Là aussi, les raisons sont complexes. Un samaritain par définition n'a pas tellement envie d'aller se montrer aux prêtres de Jérusalem, parce que tout le monde sait qu'entre les samaritains et les juifs, on se battait froid. Le samaritain peut très bien se dire qu'il n'a pas besoin de monter à Jérusalem, puisqu'il est guéri, tout est parfait. D'une certaine manière il désobéit au Christ, puisque qu'il lui a dit : "Va te montrer aux prêtres". Cette attitude du samaritain pose question, elle est compliquée. Elle paraît toute simple, c'est la reconnaissance, mais cependant, elle demande une sorte d'appréciation qui n'est pas si évidente à établir. Il se moque pas mal de la réintégration officielle, en ceci il ne fait qu'être un bon samaritain, et ensuite, il désobéit au Christ qui a dit : "Allez vous montrer aux prêtres". Jésus n'a pas ajouté : "sauf les samaritains" ! et malgré cela, manifestement, le Christ loue le comportement de ce samaritain.
Ce que Jésus montre dans cette affaire, c'est que lorsqu'il s'agit d'être sauvé, c'est d'abord à Dieu qu'il faut rendre grâce. La reconnaissance officielle, les démarches adjacentes, c'est secondaire. Ce que Jésus loue chez ce samaritain, c'est qu'il a su lire l'essentiel de ce qui lui était arrivé : le Christ s'est manifesté comme son salut. La pointe de ce récit, c'est de découvrir que finalement, celui qui est le plus averti sur le problème du salut, ce n'est pas nécessairement ceux qui sont dans la mécanique religieuse : si on me dit d'aller voir le prêtre, je vais voir le prêtre, je fais exactement comme on me dit de faire et je reçois le label officiel de ma guérison, mais c'est au contraire celui qui mesure exactement l'amplitude et la profondeur de l'acte de salut qui a été fait pour lui.
Si on regarde cela à la lecture pour notre propre vie, on s'aperçoit que nous n'avons pas toujours la réaction du samaritain. Nous avons plus souvent la conception de la régularisation d'une situation religieuse à travers les formes de préceptes qui indiquent la conduite à tenir, c'est-à-dire, bien faire ce qu'il faut faire. Mais ce que nous montre ce récit, c'est qu'à certains moments, si on veut bien faire ce qu'il faut faire (le samaritain est quand même allé au début dans la direction de Jérusalem pour aller se montrer aux prêtres), dès que l'on s'aperçoit de ce qu'est l'acte de salut, alors là, il faut vraiment en prendre les conséquences. Pour chacun d'entre nous, cela peut être une question : comment recevons-nous le salut ? Le recevons-nous en l'intégrant dans la mécanique de la religion, ou bien lorsque nous recevons le salut est-ce que nous voyons d'abord l'acte de Dieu qui nous sauve, et nous en tirons les conséquences ?
AMEN