LA PAILLE ET LA POUTRE
Ml 3, 13-20 ; Lc 7, 1-10
(22 octobre 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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omment se fait-il que nous voyions si bien la paille qui est dans l'œil de nos frères, ou plus exactement que nous voyions cette paille à la manière d'une poutre, et que nous ne percevions pas la poutre qui est dans notre propre œil ?
En ce qui concerne la poutre qui est dans notre œil, il y a d'abord un effet d'optique. Quand on est près du tableau noir, tous les élèves le savent très bien, on a du mal à résoudre l'équation indiquée sur le tableau noir et celui qui est plus loin, voit mieux et trouve toujours la solution avant celui qui est interrogé. Il y a aussi ce fait que, inconsciemment, nous nous aveuglons sur nous-mêmes et que nous n'aimons pas savoir ce péché qui est précisément celui qui nous empêche de devenir plus proche de Dieu. Nous avons facilement tendance, quand nous nous examinons nous-mêmes, à nous attarder sur tel ou tel péché que nous reconnaissons volontiers et puis nous sommes curieusement, totalement aveugle sur tel autre péché qui n'est pas nécessairement plus grave mais qui, probablement nous gêne dans notre sensibilité et dans notre fierté, qui nous semble humiliant. Qui nous semble, en réalité nous ne nous l'avouons pas à nous-mêmes. Le péché que nous cachons volontairement, ce n'est pas ce qu'il y a de plus grave : si nous le faisons volontairement, il suffit que notre volonté se convertisse pour que nous avouions ce péché. Mais celui que nous nous cachons à nous-mêmes, celui sur lequel nous avons fait l'impasse, sans nous le dire jamais clairement en face, de telle sorte que nous n'en sommes même plus conscient et que, à la longue, nous avons tellement pris l'habitude de vivre avec ce péché que nous ne le voyons plus du tout et que nous serions très étonnés si on nous le disait et que nous n'en convenons pas facilement quand on nous le dit.
Et, soit dit entre parenthèses, c'est une des raisons profondes pour lesquelles il est nécessaire de se confesser à Dieu par l'intermédiaire et avec l'aide d'un être humain qui puisse dialoguer avec nous, ce prêtre, ce ministre que Dieu nous envoie en son nom, car quand nous sommes seuls en face de Dieu, nous ne pouvons dire que ce que nous avons dans la tête et nous passerons très certainement, très vraisemblablement à côté de l'essentiel de notre faute à avouer. Et c'est très typique de voir à quel point chacun d'entre nous, quand il s'accuse, omet ce qui crève les yeux aux autres, ce qui est absolument évident, sauf pour lui. Et cela atteint tout le monde. Combien de gens qui s'accusent de fautes contre la pureté, par exemple, ne voient pas à quel point ils sont durs, cruels, inattentifs, impitoyables pour leur prochain ? Combien d'autres qui croient se dévouer de toutes leurs forces à leur famille ne voient pas à quel point ils imposent leur volonté et sont des tyrans. Bref, chacun de nous doit faire un examen, mais je crois pas un examen seul, car il serait probablement insuffisant et voué à l'échec. Il faut savoir se faire aider, et c'est là que le dialogue qui est partie intégrante de la confession, du sacrement de réconciliation est si important. Non pas un dialogue pour parler de la vertu en général ou de très belles choses, mais un dialogue personnel, concret, dans lequel on demande l'aide de ce frère qu'est le prêtre, pour que la lumière que Dieu lui donne nous aide à y voir plus clair dans notre propre cœur.
Si nous voyons si mal la poutre qui est dans notre œil, par contre, nous avons un don très sûr pour transformer en poutre la paille qui est dans l'œil de notre frère. Il y a des raisons très simples à cela. D'abord, une raison psychologique. C'est que, sans que nous ne nous en rendions bien compte, nous vivons constamment au niveau de notre pensée, comme si nous étions le centre du monde. Il est vrai d'ailleurs que nous sommes la seule personne que connaissions, ou que nous croyions connaître, de l'intérieur, et nous voyons tout l'univers à partir de nos propres yeux, sans nous rendre compte que tous ces êtres qui nous entourent et qui ressemblent un peu à des éléments du décor ou du paysage, ces êtres eux aussi voient ce même monde mais avec leurs yeux à eux. L'angle de vue n'est pas le même. C'est un peu comme si deux personnes qui se trouveraient chacune a une extrémité d'une chaîne de montagne, regarderaient la même plaine. Les mêmes événements, par exemple la marche d'une caravane qui traverse cette plaine, ne seront pas vus de la même façon par celui qui est à l'extrémité Nord et par celui qui est à l'extrémité Sud. Il en va ainsi. Combien de fois quand on entend raconter le même événement par deux personnes qui l'ont vécu, le récit est différent ? Combien de fois la version sincère de chacun est différente parce que l'angle de vue n'est pas le même ? Notre gros défaut, c'est que nous interprétons ce que les autres font comme si nous le faisions nous-mêmes, en oubliant qu'ils n'ont pas le même tempérament, qu'ils n'ont pas la même conception des choses, qu'ils n'ont pas le même point de vue et que, par conséquent, ce qui peut nous sembler un manque total d'égard, ou d'attention ou de tendresse, dans leur vie à eux, dans leur tempérament à eux, peut avoir une toute autre signification. Et nous interprétons mal ce qu'ils disent ou ce qu'ils font parce que nous l'interprétons à partir de notre moi à nous, sans faire cette reconversion vers l'autre.
Et plus profondément, si nous avons tellement tendance à grossir les fautes des autres, c'est parce que nous ne savons pas les regarder avec un regard suffisamment pénétrant. Nous nous arrêtons à la surface des autres. C'est bien plus commode de mettre une étiquette et de croire que l'on connaît déjà l'autre et que l'on sait d'avance ses réactions. Finalement, elles deviennent caricaturales et, évidemment elles deviennent insupportables à force d'être caricaturées. Ce que nous ne savons pas, c'est que nous manquons d'intelligence à l'égard d'autrui. Nous regardons les êtres de façon très superficielle. Ce qui nous manque, c'est le regard perçant de l'amour de Dieu, pour aller, par delà les apparences, par delà la surface de l'autre, aller jusqu'en son cœur profond où là, nous découvririons tout ce qu'il y a de beau, tout ce qu'il y a de grand, tout ce qu'il y a de vrai qui nous échappe la plupart du temps, parce que nous ne nous donnons pas la peine de l'aimer assez pour le regarder assez profondément.
Alors, je crois qu'il n'y a qu'un seul remède à cette double erreur d'optique, celle que nous avons à notre propre égard, et celle à l'égard de l'autre. C'est de nous mettre à l'école de Dieu et, inlassablement, patiemment, apprendre à regarder. Apprendre à regarder avec les yeux du cœur. Apprendre à regarder avec des yeux qui aiment. Et les yeux qui aiment sont des yeux bien plus perspicaces et bien plus pénétrants, bien plus perçants que les yeux de notre intelligence. Que Dieu nous apprenne à regarder, à nous regarder nous-mêmes, et à regarder nos frères, et alors nous y verrons clair.
AMEN