AIMER SES ENNEMIS

Ml 3, 1-5 ; Lc 6, 39-45

(21 octobre 1983)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Ami ou ennemi ?

U

 

n chrétien qui n'a pas d'ennemis n'est sûrement pas un bon chrétien. J'ai bien dit : un chrétien qui n'a pas d'ennemis n'est sûrement pas un bon chrétien. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est le Christ puisqu'il a demandé d'aimer ses ennemis. Cela veut donc dire qu'il faut absolument en avoir.

En effet, je crois que nous sommes très très mal placés aujourd'hui pour comprendre cette parole-là. L'amour des frères, tel que le Seigneur nous l'a demandé, est devenu une sorte de valeur culturelle un peu délavée, un peu décatie. Et nous pensons aujourd'hui spontanément que ce que le Christ est venu nous apporter, est venu nous demander ce n'est même plus de nous aimer les uns les autres, mais de ne pas nous faire de peine et d'être très gentils tous les uns avec les autres. Petit à petit, ce qui s'appelait d'un nom très beau et très digne, l'humanisme chrétien est devenu, en réalité, une sorte de fausse charité, une sorte de relation entre les hommes, à l'intérieur de la vie tout court, une relation dans laquelle il n'y a plus ni affrontement, ni tension, ni reconnaissance des différences. Sous prétexte de réaliser une sorte de petit royaume de Dieu ici-bas, avant le moment où il se réalisera vraiment par la puissance de Dieu, nous nous sommes habitués à un monde dans lequel, au fond, l'idéal c'est que "tout le monde il est beau, il est gentil". Or le Christ n'a jamais proposé cela. Le Christ Lui-même a vécu entouré d'ennemis, simplement, Il les a aimés. Et c'est cela la grandeur de l'amour chrétien. Si le Christ nous avait simplement dit : Ce qu'il faut, c'est la paix à tout prix, c'est la "paix des cimetières", à ce moment-là je crois que le christianisme ne serait pas crédible. Il ne serait purement et simplement pas crédible. Pourquoi ? Parce que ce serait la négation de cette réalité fondamentale qui tisse toute notre vie, c'est que, que nous le voulions ou non, nous sommes différents. Et à partir du moment où il y a différence, il y a nécessairement tension. Et c'est pourquoi il ne faut pas se tromper. Le premier ennemi que nous avons c'est nous-mêmes. C'est vrai et c'est pour cela qu'il faut terriblement nous aimer. Bien souvent, nous ne sommes pas tout à fait d'accord avec nous-mêmes. Il y a ces zones de faiblesse, il y a ces zones de complicité dans lesquelles nous nous laissons prendre, et après nous sommes très très mécontents de ce qui nous est arrivé. Par conséquent, ce premier ennemi, c'est déjà nous-mêmes et cependant il faut beaucoup l'aimer. C'est uniquement parce qu'on s'aime beaucoup, mais on s'aime vraiment, qu'on peut progresser. On peut découvrir cette espèce de faille entre ce que Dieu veut que nous soyons et cette espèce de pesanteur qui fait que nous sommes tel que nous sommes, ce qui n'est pas toujours brillant.

Et de manière plus large, dans toutes nos relations, dans toute la manière dont s'orchestre la vie sociale, il y a toujours des différences. Si le christianisme était venu pour abolir les différences, pour dire : vous êtes tous pareils, vous êtes tous dans le même moule, il faut essayer de penser tous la même chose, il faut essayer de faire tous la même chose à la même heure, au même moment, ce serait la négation de la création. Abolir toute différence, quelle qu'elle soit, c'est la négation du projet créateur de Dieu, car Dieu nous a voulu chacun tel que sommes, individuels, différents les uns des autres. Et ce sont précisément ces tensions, ces différences qui font la richesse et la beauté de ce monde dans lequel nous vivons, c'est cela qui fait la beauté et la grandeur de l'Église. Ce sont précisément les différences, mais à une condition, c'est de ne pas tomber dans ce que j'appellerai l'indifférence, c'est-à-dire le fait de ne pas reconnaître que nous sommes différents en disant : toi, tu penses ceci, moi je pense cela, ça n'a pas d'importance. En réalité, ce qui est grand dans l'attitude que le Christ nous propose c'est ceci : nous sommes, de fait, tous différents les uns des autres et par certains côtés, il y a toujours un aspect de nous-même par lequel nous sommes un loup pour l'autre. Il ne faut pas le nier, c'est comme cela. Et cependant, ce que le Christ nous demande, et c'est là où intervient à proprement parler la grâce de Dieu, c'est que, au cœur même des différences, au cœur même du fait que nous savons très très bien que sur certains points nous ne serons pas d'accord, au cœur même de ces différences il y a toujours un amour mais qui ne vient pas de nous, car cet amour serait nécessairement une manière de niveler le problème, mais qui vient de Dieu et qui instaure, entre chacun de nous et l'autre une sorte d'ouverture qui est, à proprement parler, la transcendance de Dieu.

Il faut aimer ses ennemis, c'est-à-dire il faut aimer les autres différents parce qu'ils sont différents, parce qu'on sait qu'en réalité ce n'est pas nous qui établiront la paix, mais nous croyons, et c'est un acte de foi, nous croyons que Dieu seul peut établir la paix entre l'autre et nous. Et devant chaque être, devant chaque homme, fût-il notre ennemi le plus déclaré, l'attitude que nous devons avoir est double : à la fois reconnaître que c'est notre ennemi, qu'il pense différemment, et cela ne nous dispense pas de penser qu'il se trompe. Mais deuxièmement, au moment même où nous reconnaissons la vérité c'est-à-dire qu'il est notre ennemi, en même temps, par notre attitude de cœur, nous ne fermons pas la porte dans l'indifférence en disant : "Pense ce que tu penses et moi je ne veux plus te voir." Ni non plus dans cette espèce de conciliation à tout prix : "Faisons ami-ami au prix de la vérité et à ses dépens", mais précisément en disant : "Je t'aime encore, c'est-à-dire Dieu a établi, entre toi et moi, un rapport qui reste fondamentalement ouvert. Nul ne peut ouvrir, nul ne peut fermer. Il n'y a que Dieu qui détient le secret de la relation entre toi et moi."

Et l'amour des ennemis, (c'est pour cela qu'il manifeste la surabondance de Dieu), l'amour des ennemis, ce ne peut être qu'une chose : c'est de dire à l'autre : "Même si, entre toi et moi, il y a de l'inimitié, je crois en l'amour que Dieu veut instaurer entre toi et moi." C'est très exactement cela le sens de notre existence de chrétien dans le monde. Malgré les tensions, malgré les épreuves, malgré les difficultés, malgré les désaccords et les inimitiés si fortes soient-elles, il y a toujours un acte de foi qui est posé vis-à-vis de l'autre en disant : "l'amour qui nous unira un jour, toi et moi, c'est un amour dont Dieu seul est maître." C'est donc une proclamation du Royaume qui vient.

Voilà comment nous avons à vivre l'amour des ennemis. A la fois dans la reconnaissance de la vérité, c'est-à-dire que nous sommes différents et que nous n'avons pas à nous fabriquer des petits accords domestiques à mesure humaine qui détruiraient le fond même de ce que nous croyons, et d'autre part, de façon permanente et véridique, poser cet acte de foi : l'amour qui m'unit à mon ennemi, ce n'est pas un amour humain, c'est déjà Dieu qui a instauré son Royaume entre lui et moi, et par conséquent, à aucun moment je ne puis fermer la porte.

 

AMEN