LA MOISSON EST ABONDANTE
Jb 23, 8-17 ; Lc 10, 1-16
(5 octobre 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Abondance de la moisson
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es paroles ont du mal à nous devenir familières, parce que nous vivons dans une sorte de perpétuelle angoisse et de perpétuelle insatisfaction, parce que nous trouvons toujours que les choses ne vont pas comme nous le voudrions. Or, le Christ, dans cet évangile, nous dit simplement que la moisson est abondante. Par conséquent, ce n'est pas le moment, comme nous le faisons si souvent, de la laisser pourrir sur pied.
En effet, à partir du moment où Il envoie ses disciples, le Christ ne les envoie pas n'importe où. Il sait très bien que le monde dans lequel ils vont entrer est un monde qui va leur être hostile. Et cependant, le Christ ne leur dit qu'une chose, qu'il y a une moisson, c'est-à-dire que le monde, ce monde que nous affrontons sans cesse comme croyants, nous devons toujours le voir sous ce double aspect, à la fois d'une moisson, et le Christ prend bien soin de préciser qu'elle est abondante, et d'autre part, nous devons le voir aussi comme la possibilité d'un refus. Mais nous n'avons pas le droit, sous prétexte qu'il y a refus, de baisser les bras, de dire que le monde est trop mauvais et que, après tout, nous avons beau faire tout ce que nous pouvons, ça ne marche pas, ça ne réussit pas. En ce qui concerne les échecs, le Christ a des affirmations beaucoup plus vigoureuses et beaucoup plus exigeantes qu'on ne pense. Il dit simplement que, même la poussière qui est collée à nos pieds, poussière qui viendrait d'une ville qui a refusé la Parole de Dieu il faudrait la secouer parce qu'on ne peut même pas la porter à ses chaussures. Dans le monde sémitique, on ne peut pas exprimer une indifférence plus grande.
Par conséquent, notre vie de témoins, notre vie de croyants et notre vie de disciples, se déroulera toujours à ce double niveau.. Premièrement, il faut voir la moisson et plus encore il faut voir l'abondance de la moisson. La plupart de temps, si nous nous plaignons ou si nous ne sommes pas contents, c'est parce que nous avons des yeux pour ne pas voir et que nous ne voyons pas cette moisson et son abondance. Et c'est très grave ! Parce que cette négligence fera que nous serons découragés et que nous enfoncerons davantage le monde dans son péché.
La deuxième chose c'est qu'il faut être têtu, tenace et j'allais dire presque insensible au refus et à l'échec. Le Christ nous avertit clairement qu'il y aura des refus. Mais Il nous dit, en même temps, de ne pas en tenir compte c'est-à-dire, quelle que soit l'attitude de refus que nous essuierons, cela n'empêche qu'il faudra que nous continuions. Et c'est cela peut-être le plus difficile, parce que lorsque nous sommes devant un refus, nous avons tout de suite envie, secrètement, de nous décharger de notre échec, de ne pas le voir en face et peut-être de nous dire que nous-mêmes nous avons péché dans un certain nombre de cas, mais surtout, secrètement, il y a quelque chose qui nous fait mettre en cause Dieu, et plus exactement, l'envoi que Dieu nous a donné. C'est peut-être le plus difficile aujourd'hui, pour notre monde, pour nous-même, d'être de véritables envoyés. C'est dur, au moment où il y a échec, de nous dire que, au fond cela ne nous regarde pas, d'une certaine manière. Il faut que nous vivions ce refus du monde comme quelque chose, dont, ultimement, Dieu sait très bien qu'Il trouvera Lui-même la manière de résoudre ce problème. Mais nous, nous n'avons pas à convertir de force. Il nous faut admettre qu'à partir du moment où il y a échec, nous partons et nous recommençons ailleurs. C'est très difficile car cela demande de notre part que cette mission ne soit pas la nôtre mais qu'elle appartienne à Dieu. C'est le Christ qui nous a envoyés. C'est le Christ qui nous a envoyé moissonner. Par conséquent, ni l'envoi, ni la moisson ne nous appartienne personnellement. C'est parce que, sans cesse, nous voulons mettre la main sur la mission que nous avons reçue, c'est parce que sans cesse, nous voudrions engranger dans notre propre grenier la moisson que le Seigneur nous a demandé de moissonner, qu'alors nous nous comportons de manière plus ou moins consciemment possessive et qu'à ce moment-là, nous voulons nous assurer des résultats et des fruits de notre travail.
Or, il ne faut emporter "ni bâton, ni besace, ni menue monnaie en chemin". Nous sommes partis avec rien. Nous faisons le chemin avec rien. Et, lorsque nous ne moissonnons rien, et bien, tant pis ! Ce qui compte, c'est de savoir que, de toute façon, la présence invisible du Seigneur continue à être là, même si nous, apparemment, nous ne moissonnons que l'échec. Il ne nous reste plus qu'à prier et à implorer pour ceux qui ont refusé.
Frères et sœurs, si le Christ nous a donné d'être des apôtres et des envoyés, ce n'est pas pour engranger dans notre propre cœur, ou engranger dans nos propres granges ou dans nos propres richesses, ce n'est pas pour faire une sorte de grand tableau des résultats de notre apostolat, tout ceci est vain. C'est même une manière très humaine de détourner l'envoi du Seigneur qui nous envoie en mission. Si nous sommes envoyés, c'est dans une école de pauvreté, de dépouillement de nous-mêmes. Dépouillement de nous-mêmes devant les autres car la moisson ne nous appartient pas. Dépouillement de nous-mêmes devant le Seigneur car c'est Lui qui nous a envoyés et ce n'est pas nous qui nous recommandons par nous-mêmes, dit saint Paul. Et enfin aussi, cette suprême ascèse, qui est le dépouillement devant l'échec.
A ce moment-là, nous apprenons à nous en remettre totalement et pleinement aux mains du Seigneur.
AMEN