AIMER, DONNER, SANS RETOUR
Jb 5, 17-26 ; Lc 6, 27-38
(11 septembre 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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I |
l y a une façon très fausse d'entendre ces paroles de l'évangile que nous venons d'écouter ensemble, comme si l'amour des ennemis, que Jésus nous demande, était d'autant plus parfait que nous n'étions pas aimés en retour, et que, par conséquent, l'amour devait se réjouir de n'être pas aimé. Comme s'il y avait une plus grande perfection dans un amour unilatéral que dans un amour réciproque. Et si des chrétiens ont pu être tentés d'interpréter ainsi cette parole du Christ, cela risque d'aboutir à quelque chose d'assez atroce, c'est-à-dire d'aimer les gens en souhaitant qu'ils ne vous aiment pas, ce qui est tout à la fois malsain, un peu masochiste et finalement pas très charitable.
Car, comment pouvons-nous dire que nous aimons les autres comme Dieu les aime si nous ne souhaitons pas qu'ils connaissent eux aussi l'amour ? Quand Dieu aime quelqu'un, quand Dieu fait lever son soleil sur les ingrats, ce n'est pas pour qu'ils restent ingrats. Tel n'est pas le dessein de Dieu. Dieu ne souhaite pas que les hommes soient coupés de son amour. Dieu ne souhaite pas que les hommes ne lui rendent pas amour pour amour, bien au contraire. Si donc Dieu aime même ceux qui ne l'aiment pas, c'est pour qu'ils découvrent la valeur de l'amour et qu'ils arrivent eux aussi à aimer Dieu, puisqu'il n'y a pas d'autre bonheur que d'aimer Dieu.
De la même manière, si nous aimons ceux qui ne nous aiment pas, ce n'est pas avec le secret espoir que la situation demeure la même, et que par conséquent nous puissions nous glorifier, de façon peut-être un peu malsaine, d'être persécutés et d'y trouver une certaine gloire et d'aimer à fonds perdus. Si nous aimons ceux qui ne nous aiment pas, c'est dans l'espoir que cet amour gratuit, cet amour sans espoir de retour, finisse par toucher leur cœur et les amène, eux aussi à connaître l'amour, et donc à connaître le bonheur et la joie.
Donner sans attendre de retour : cette maxime du Christ, effectivement, est à bien comprendre. Ce n'est pas que nous voulions donner et ne jamais recevoir, ce qui là aussi pourrait être assez malsain. Il y a des gens qui ont ce principe de ne jamais être en reste et quand quelqu'un leur fait un cadeau, ils en font aussitôt un autre, de telle sorte que ce sont toujours les autres qui sont leurs débiteurs et qu'ils ne sont les débiteurs de personne. Je ne crois pas que ce soit cela le conseil que le Christ nous donne, ni cela l'idéal de la charité chrétienne. Il faut aussi savoir recevoir et il y a une grande charité à savoir recevoir, parce que c'est l'occasion de permettre aux autres de donner et donc, de découvrir eux aussi cette joie de se donner, cette joie d'être utile, cette joie de donner la joie aux autres.
Par conséquent nous ne devons pas mettre notre idéal à donner sans attendre de retour. Seulement voilà, quand nous donnons, nous risquons fort de ne pas donner vraiment du fond du cœur, mais de faire un secret marchandage avec cet espoir que, je ne dis pas que nous recevrons un intérêt équivalent au capital que nous aurons placé dans le don que nous avons fait, là n'est pas la question. Mais souvent nous sommes avides de la reconnaissance des autres, avides de leurs sourires plus ou moins obséquieux, avides d'être reconnu par eux et que nos dons ne passent pas inaperçus. C'est ce danger-là qui fait que même si nous donnions, à ce moment-là, nous ne donnerions pas du fond du cœur et ce don ne serait pas fait par amour mais par intérêt. Nous donnerions en vue d'une récompense et par conséquent nous nous mettrions en dehors de la vérité de la profondeur de l'amour. Ce serait simplement du commerce, ce serait simplement du troc.
C'est contre cela que le Christ veut nous mettre en garde. Et pour pouvoir donner vraiment par amour, il faut ne même pas penser que l'on puisse en recevoir une récompense, que l'on puisse en recevoir quelque bénéfice en retour. Il faut que le don remplisse tellement notre cœur de la joie de donner que nous n'ayons même pas la tentation de penser qu'il pourrait se faire que nous en tirions quelque avantage. Alors à ce moment-là seulement nous aimons vraiment, nous donnons vraiment, mais bien entendu, tant mieux si les autres apprennent à notre école, à notre exemple ou simplement apprennent par la grâce de Dieu à en faire autant et si eux aussi nous donnent gratuitement. Seulement, quand il s'agit de la logique de l'amour, la gratuité dans le don doit trouver aussi une gratuité dans la réception, dans le retour. Il faut que ce que les autres nous donnent, avec autant d'amour que ce que nous leur avons donné, nous le recevions avec cet étonnement, cette gratuité, cette joie de l'imprévu et non pas comme l'accomplissement d'un calcul prémédité.
Quand le Christ dit : "Si vous aimez ceux qui vous aiment, les pécheurs sont capables d'en faire autant" il ne faut pas prendre cette phrase du Christ dans un sens qui serait faux. Les pécheurs n'aiment pas ceux qui les aiment, car s'ils sont pécheurs, c'est qu'ils ne savent pas aimer. Et si les pécheurs s'aiment entre eux, c'est une fausse manière d'employer le verbe aimer. En réalité, ils ne s'aiment pas. Tout au plus sont-ils complices. Ou bien trouvent-ils, les uns et les autres leur intérêt dans cette alliance, ou leur plaisir, ou que sais-je ? Mais l'amour, c'est tout autre chose que ce que les pécheurs, comme pécheurs, sont capables d'échanger les uns avec les autres.
Si donc nous aimons vraiment, c'est que nous ne sommes plus dans le péché. Car il y a incompatibilité entre le péché et l'amour vrai. Alors si nous nous découvrons pécheur, interrogeons-nous peut-être sur la vérité de notre amour. Est-ce que nous aimons vraiment ? Est-ce que nous aimons comme Dieu aime ? si nous sommes dans le péché ou bien est-ce que nous nous payons de mots et est-ce que notre amour est simplement une façon de parler, un beau mot pour recouvrir finalement un égoïsme partagé, un intérêt dans lequel chacun trouve son compte ?
L'amour est quelque chose de beaucoup plus profond, de beaucoup plus grave, de beaucoup plus intense Et encore une fois, cet amour ne peut être que gratuit. C'est pourquoi nous ne pouvons pas attendre de retour, même si nous devons de toutes nos forces désirer que les autres connaissent cette joie d'aimer et par conséquent nous aiment comme nous les aimons, afin que nous nous aimions les uns les autres comme Dieu nous a aimés.
AMEN