LE NEUF ET LE VIEUX

Jb 2, 1-13 ; Lc 5, 29-39

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

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rois parties dans cette page d'évangile, deux controverses de Jésus et de ses disciples avec les pharisiens et puis une double parabole. On reproche à Jésus de manger avec les gens de mauvaise compagnie, des pécheurs, des publicains, et ensuite on reproche à Jésus, tout simplement, de manger et de boire et de laisser ses disciples manger et boire au lieu de jeûner. Dans les deux cas, Jésus refuse cette bonne manière, cette façon policée et conforme aux usages et Jésus préfère la compagnie des pauvres et des pécheurs. De même Il considère qu'il y a mieux à faire qu'à observer le jeûne, la Loi et les prescriptions de cette Loi. Pour éclairer ces attitudes de Jésus, il donne une double parabole que saint Luc rapporte comme d'ailleurs Matthieu et Marc bien qu'avec quelques variantes et ces paraboles portent sur le rapport entre le neuf et le vieux.

La première c'est que quand on veut réparer un vieux vêtement, on n'y coud pas un petit morceau que l'on aurait déchiré sur un vêtement neuf. Saint Marc et saint Matthieu nous disent : "sans cela, le morceau neuf tire sur la déchirure du vieux qui n'est pas assez solide pour supporter cette traction d'un vêtement neuf, et la déchirure s'aggrave." Saint Luc nous dit : "si vous avez voulu réparer un vieux vêtement avec un neuf, d'abord vous avez déchiré le neuf, donc vous l'avez abîmé inutilement, et en plus la partie neuve jure avec la partie vieille et cela fait un vêtement qui n'est pas très harmonieux."

Dans la deuxième parabole, Jésus parle de vin nouveau qu'il ne faut pas mettre dans de vieilles outres parce qu'elles éclatent, et saint Luc ajoute un petit mot : "d'ailleurs le vin nouveau il ne faut pas le boire après le vin vieux car on trouvera que le vin vieux est meilleur et on ne prêtera donc pas attention au vin nouveau". Ceci est un petit logio, une petite parole de Jésus, propre à saint Luc.

Je voudrais que nous réfléchissions quelques instants sur ce rapport entre le vieux et le neuf, tel que Jésus l'établit. Bien entendu, ce ne sont pas des conseils de couture ou des conseils culinaires que Jésus nous donne, à vrai dire pour savoir que le vin vieux est meilleur que le vin nouveau, on n'avait pas besoin de Jésus, et apparemment Il veut précisément recommander le vin nouveau, donc Il s'y prend mal s'Il veut nous convaincre, mais Jésus veut nous dire autre chose que ce qu'Il a l'air de dire à simple niveau d'expérience.

Jésus veut nous dire qu'on ne peut pas mélanger les choses anciennes et les choses nouvelles. Et l'évangile est une vie nouvelle, une réalité neuve. Il a la vigueur du vin nouveau. Il a la force d'un tissu neuf. Et Jésus nous dit : si vous voulez comprendre l'évangile, si vous voulez rentrer dans le Royaume, dans le monde nouveau que je vous annonce et dans lequel je vous introduis, il ne faut pas que vous cherchiez à faire des compromis entre vos habitudes passées, qu'il s'agisse de l'observance de la Loi pour les juifs, ou qu'il s'agisse, pour nous, de nos habitudes humaines, de ce que nous préférons faire parce que cela nous est plus familier, il ne faut pas vouloir mélanger cela avec la nouveauté de l'évangile, sinon il y aura quelque chose d'explosif qui va se passer. Cela ne pourra pas tenir ensemble. Le vieux et le neuf vont jurer. Il n'est pas possible de vouloir sauver tout à la fois nos habitudes confortables, nos préjugés, nos idées toutes faites et puis l'irruption de l'évangile dans notre vie, de la même manière qu'il n'était pas possible pour les juifs qui attendaient Jésus de vouloir rester à la lettre de la Loi et en même temps d'accueillir le message de Jésus, parce que le message de Jésus fait craquer les barrières, fait craquer les frontières que nous avons mises autour de notre cœur, ou que notre esprit, notre intelligence, toujours un peu limitée, s'est forgée. Nous ne pouvons pas en rester aux habitudes acquises, nous ne pouvons pas en rester aux idées que nous avons reçues. Il faut que nous soyons entièrement disponibles à l'évangile, c'est-à-dire il faut que nous nous mettions en état de nouveauté, pour pouvoir recevoir la nouveauté du message du Christ.

Je crois que souvent c'est cela qui nous empêche d'aller plus loin dans notre vie spirituelle. C'est que nous écoutons, certes, la parole du Christ, mais nous voulons tout de suite la ramener à quelque chose de déjà connu, nous voulons la faire cadrer avec nos idées, qui ne sont pas illégitimes mais qui ne sont pas immédiatement celles que le Christ nous propose, qui sont ce que nous avons reçu de notre culture, de notre éducation, de notre instruction, de nos études. Nous voulons faire cadrer tout cela avec l'évangile et ce n'est pas toujours facile. Le concordisme n'est pas une manière commode de pensée.

Il faut se mettre, radicalement, à l'école de l'évangile si nous voulons le comprendre et si nous voulons avancer. Il faut que notre cœur soit neuf, c'est-à-dire que notre cœur soit ouvert, qu'il soit débarrassé de tout ce qui pourrait l'occuper et qui empêcherait l'irruption de la Parole de Dieu. Je crois que quand nous nous mettons à lire l'évangile, il faudrait que nous nous fassions un esprit et un cœur entièrement neuf, c'est-à-dire que nous acceptions d'être totalement dérangés dans notre vie et même dérangés dans notre façon de penser, que nous acceptions de nous remettre à l'école comme des enfants qui recommencent un peu à zéro. L'évangile est une force radicale de renouvellement radical. Mais c'est tout qui doit être revu, repensé, revécu, à partir de cette lumière qui est radicalement neuve et qui doit être à la source de tout. On ne peut pas ajouter une teinture de religion, une teinture de christianisme par-dessus une série de convictions purement profanes. Si nous voulons être chrétiens, il faut que la Parole de Jésus soit à la base et à la racine de tout ce que nous sommes, de tout ce que nous faisons et de tout ce que nous pensons, et que, par conséquent, nous acceptions de tout remettre en cause, de tout remettre en question et de tout renouveler à partir de là.

Je crois que c'est souvent faute de cette disponibilité du cœur, de cette disponibilité d'esprit que nous n'entrons pas dans la logique de l'évangile, que nous avons quelquefois l'impression du déjà-vu, du déjà-entendu et puis tout cela glisse un peu sur notre esprit et notre cœur et nous laisse finalement à peu près comme nous étions auparavant. Alors, quand nous nous affrontons au Christ, faisons-le de façon assez sérieuse assez profonde et assez radicale pour que notre vie soit proportionnée à cet appel qui nous est adressé et que nous ne soyons pas toujours en train de traîner en arrière avec le boulet de tout ce que nous pensons, de tout ce que nous portons en nous et qui nous empêche d'être suffisamment ouvert au Christ.

 

AMEN