TOUT NOUS EST DONNÉ
Ne 13, 15-22+30-31 ; Lc 16, 10-17
(31 octobre 1981)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ous nous retrouverons encore devant une de ces pages de l'évangile qui nous mettent dans un certain malaise parce qu'elles opposent radicalement le service du Royaume, l'attachement au Seigneur et le fait que nous soyons en possession de biens et spécialement d'argent. Cela éveille toujours en nous une certaine mauvaise conscience parce que nous ne savons pas toujours exactement comment faire. En réalité, notre manière de faire serait plutôt celle d'un compromis, de garder un petit peu des deux, de servir un peu Dieu quand c'est commode et que cela nous arrange, et mon Dieu, pour l'argent, d'essayer de faire la part des choses, un petit peu la part à Dieu et un petit peu la part aux hommes, pourquoi pas ?
En réalité, à travers cette malédiction sur l'argent, je crois que le Christ touche beaucoup plus large et beaucoup plus profond que l'argent. Vous avez remarqué que dans les paraboles, dans son enseignement, le Seigneur prend toujours ce qui est le plus typique d'un comportement, pour essayer de faire comprendre qu'en réalité c'est toute une attitude humaine qui est en jeu. Or qu'est-ce qui est typique dans le comportement de l'argent ? C'est l'acte de posséder.
Ce qui est très extraordinaire dans le phénomène de notre relation à l'argent, c'est qu'à la fois, nous le possédons, nous le calculons, nous y tenons et en même temps, nous sommes un peu possédés par lui. C'est ce rapport de possession mutuelle, de fascination l'un vis-à-vis de l'autre, que le Seigneur veut dénoncer, à partir de ce phénomène de l'argent. C'est pourquoi il emploie le mot Mammon qui désigne le fait que l'argent soit comme une puissance divinisée. Cela veut dire, c'est une sorte de relation cultuelle qui s'établit entre les richesses et nous, une sorte de possession réciproque. Mais il ne faudrait pas se faire d'illusion. Tout, dans notre existence, peut être affaire de possession. La plupart du temps, nous essayons de distinguer le domaine de l'argent, de l'avoir, des propriétés, des richesses, puis ensuite un certain domaine de l'être, une certaine manière d'être. En réalité cela est aussi faux, car tout ce que nous sommes, même si nous le sommes vraiment, en réalité, nous l'avons reçu, cela nous est prêté, cela nous est donné par Dieu. Et même si nous sommes heureux, nous ne sommes pas le bonheur, nous avons le bonheur qui nous a été donné par Dieu. Si nous nous aimons, si nous sommes amoureux, nous ne sommes pas l'amour, nous avons reçu cet amour des mains de Dieu. Si nous sommes père et mère, l'enfant ne nous appartient pas, il nous a été confié, donné de la part de Dieu pour que nous soyons, auprès de lui, l'image de l'amour paternel de Dieu pour chacun d'entre nous. Rien ne nous appartient, et c'est cela que le Seigneur veut nous faire comprendre. C'est qu'en réalité, il en est de notre vie, il en est de nos talents, de notre intelligence, de nos qualités, de notre charité, il en est comme de l'argent. Si nous en usons en en étant les possesseurs, en ayant un droit absolu sur elles, en croyant que c'est à nous, nous nous trompons. En réalité, tout ce que nous avons et tout ce que nous sommes, cela nous a été donné, cela nous a été confié. Il est fort possible de se faire des idoles avec des tas de choses, avec les choses les plus belles. Il est possible de se faire une idole de n'importe quoi, pas seulement de l'argent Ce que le Seigneur nous demande c'est de nous déposséder, c'est-à-dire de savoir que cela nous est donné. C'est cela la violence du Royaume. C'est choquant d'entendre le Christ dire à partir de Jean-Baptiste : "Maintenant le royaume souffre violence" ou le royaume doit vivre sur un régime de violence. Quelle est cette violence ? C'est le fait de nous faire violence à nous, pour ne pas nous attribuer les choses mais pour savoir qu'elles nous ont été confiées par Dieu parce que nous sommes à Dieu et que c'est Lui qui nous donne tout.
AMEN