NOUS SOMMES TOUS DES FILOUS

Ne 13, 4 b-14, Lc 16, 1-9

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Malicieuse et astucieuse : la gerboise

V

 

ous savez que cette parabole est une des plus choquantes de l'évangile. C'est pourquoi, généralement, elle laisse perplexe tous les prédicateurs. Je ne prétends pas vous en expliquer le sens véritable parce qu'il y a tellement d'explications différentes que je mets au défi n'importe qui de dire ceci est la vérité. Je veux simplement donner mon exégèse tout à fait personnelle et je vous demande simplement de la recevoir dans votre cœur, de voir si elle porte du fruit. A mon avis, cette parabole est assez simple et il faudrait la résumer en un seul mot : vis-à-vis de Dieu, vis-à-vis de son amour, nous sommes tous des filous, des crapules. Nous avons beau être infiniment respectables, nous avons beau essayer de régler nos affaires de la manière la plus honnête vis-à-vis de Dieu, nous sommes toujours, tous, comme des intendants malhonnêtes parce que nous ne savons pas gérer cet amour que Dieu a mis dans nos cœurs.

En effet, qu'est-ce qui se passe dans cette parabole ? C'est qu'un intendant a mal géré une affaire qu'il a reçue en mission de la part de son maître. Ceci c'est chacun d'entre nous, dans la mesure où la fortune qui nous a été confiée, c'est toute cette richesse de l'amour créateur de Dieu. Nous avons été créés par Dieu pour l'aimer, pour nous aimer les uns les autres et nous n'avons fait qu'une seule chose, à jet continu, c'est d'avoir gâché, caricaturé et défiguré cet amour que Dieu mettait dans notre cœur, dans le cœur de nos frères. Et surtout, d'avoir dilapidé cette fortune d'amour qui est le cœur même de Dieu dont nous nous sommes détournés avec étourderie, légèreté. Cela, c'est la première phase.

Mais il arrive, un moment ou l'autre, où nous nous rendons compte qu'effectivement, vis-à-vis du Seigneur et vis-à-vis de tout amour, nous avons été des filous et des crapules. Il y a alors deux possibilités. Je crois que c'est sans doute là qu'il faut comprendre cette parabole. Soit on essaye de mettre le manteau de Noé, de se cacher la vérité et de se dire : je vais essayer d'acquérir quand même le salut par mes propres mérites. Au fond, et c'est cela qui nous paraîtrait le plus normal et le plus vraisemblable, ce serait de dire : voilà, j'ai été pris en défaut, et bien maintenant, je vais me mettre à piocher, à travailler la terre, je vais vraiment essayer d'acquérir mon salut par moi-même. Cela c'est une solution. Je ne suis pas sûr qu'elle mène bien loin. Mais ce gérant l'envisage bel et bien. Simplement, il a cette lucidité que le maître louera à la fin, de se rendre compte qu'en réalité, piocher, il n'en est pas capable et il ne veut pas mendier non plus, c'est-à-dire que tout ce qui lui coûte, tout ce qui lui est difficile, il n'ose pas le faire. Il ne veut pas le faire parce qu'il reconnaît son incapacité radicale. En réalité, ce dont il se rend compte c'est que, par rapport à ce qu'il a gâché, il ne pourra jamais réparer le mal. Et alors, c'est à ce moment-là qu'il est encore plus filou que nous ne pourrions le penser, qu'il dit : "je sais comment je vais faire." Et le stratagème qu'il imagine, c'est de puiser encore davantage dans les ressources d'amour de son Dieu. L'intendant malhonnête puise encore plus, est encore plus "malhonnête" que ce qu'il avait été jusque-là. Il remet la dette aux créanciers, aux débiteurs de son maître sur le dos de la fortune de son maître.

Je crois que c'est un peu cela le sens de la parabole. C'est que, de toute façon, nous sommes toujours en défaut vis-à-vis de Dieu, en défaut vis-à-vis de son amour créateur. Et si nous voulons être sauvés, d'une certaine manière, il faut nous reconnaître en défaut encore plus radicalement et aller puiser, sans peur de voler Dieu, dans les ressources de son amour miséricordieux qui pardonne. C'est cela le sens de la parabole. Nous ne pourrons jamais nous justifier par nous-mêmes, mais si nous puisons abondamment, un peu comme ce serviteur malhonnête, on n'a pas plus droit au pardon qu'on a droit à recevoir la vie ou l'existence de la part de Dieu dans un cas comme dans l'autre, on fait de la surenchère en matière de tromper son maître car nous ne serons jamais dignes de ce pardon que nous réclamons et que nous demandons. Nous puisons encore plus profondément dans les richesses de l'amour de Dieu.

Nous l'éprouvons déjà dans notre vie, dans tout amour et toute amitié que nous pouvons avoir. Nous savons fort bien qu'en réalité, nous ne sommes jamais dignes d'être aimés par celui ou celle qui nous aime. Nous le savons fort bien et si nous essayons de faire valoir nos mérites et de calculer nos valeurs, à ce moment-là, ce sera sans doute très mal parti. Mais, quand on sait qu'on aime et qu'on est aimé, on peut demander sans cesse, même si on ne le mérite pas. Au moins de demander ça fait apparaître la profonde pauvreté de notre cœur et le profond désir que nous avons d'être aimé.

Cet intendant était peut-être malhonnête en affaires, mais il y avait un point sur lequel il était irréprochable, c'est en matière de vérité, parce qu'il savait reconnaître honnêtement et profondément sa malhonnêteté vis-à-vis de son maître. Nous aussi, qui que nous soyons, nous sommes les intendants malhonnêtes de cette richesse de l'amour de Dieu, mais sachons puiser, en vérité, dans cet amour. Sachons demander plus encore, même si, à certains moments nous avons gaspillé, même si, à certains moments nous paraissons comme des filous. N'ayons pas peur, parce que, plus nous demanderons à Dieu de nous aimer, jamais Il ne nous refusera son amour.

 

AMEN