LE POIDS DE LA VIE
Ne 8, 13-18 ; Lc 13, 10-17
(22 octobre 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Ligotée par le poids de sa vie
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et évangile nous raconte une guérison parmi tant d'autres et, comme chaque fois, nous voyons que cette guérison est comme une sorte de jaillissement de la miséricorde de Dieu dans le cœur de Jésus, ne prenant pas garde aux contingences subsidiaires comme celle de la date et du jour où se passe la rencontre entre celui qui a besoin de cette miséricorde et celui qui en est la source toujours ouverte. Nous voyons aussi, comme souvent dans l'évangile que c'est la question du sabbat, donc de l'observance méticuleuse de la Loi qui produit entre Jésus et le chef de la synagogue ou d'autres fois avec les pharisien ou les scribes, l'altercation ou incompréhension et finalement la haine qui conduira Jésus à la mort.
Je voudrais cependant retenir un détail de ce texte, qui lui est caractéristique de ce miracle. Il nous est dit que cette femme était courbée et ne pouvait plus se redresser. Les miracles de Jésus, tout en étant des faits bien historiques, ont toujours une portée signifiante, sont toujours symboliques du mystère que Jésus vient nous annoncer. Je crois que la délivrance de cette femme courbée nous invite à comprendre que le péché, le mal, le pouvoir de Satan, est comme un poids qui pèse sur nos épaules comme quelque chose qui nous écrase et qui nous empêche de nous tenir debout devant Dieu et devant les hommes, qui nous empêche de regarder vers le haut, de regarder vers l'avenir, de regarder vers ce qui est positif. Il y a dans le péché, non seulement un aspect de souillure qui nous est peut-être plus familier, non seulement un aspect de refus qui est certainement le plus caractéristique, le plus profond, mais aussi cet aspect de pesanteur, de lourdeur, d'écrasement de l'homme. C'est peut-être dans le péché la part la plus caractéristique du démon. Car se détourner de Dieu, rompre les liens avec Dieu, c'est bien ce que librement nous faisons, mais être écrasé en quelque sorte, subir cette pesée, cela invite à voir dans le péché une dimension qui ne vient pas directement de nous-mêmes mais qui, en quelque sorte vient du dehors, s'impose à nous et pèse sur nous. C'est proprement cela qui est le rôle du démon d'être l'instigateur et aussi ce menteur qui après nous avoir fait croire que l'acte qui sera péché sera un acte de délices, de plaisir et de joie, nous trompe car, en réalité, cet acte nous écrase, nous épuise et nous alourdit.
Ce qui est remarquable, c'est que le chef de la synagogue, comme les pharisiens ont une conception de la Loi de Moïse qui, sur ce point, ressemble au péché. Ils conçoivent la Loi comme un poids qui va peser sur les épaules de ceux à qui la Loi s'adresse. La Loi c'est une série de préceptes qu'il faut, en quelque sorte, traîner comme on traîne un boulet qui, s'impose à nous, qui pèse sur nous. Vous voyez à quel point cela est une caricature de la volonté de Dieu, de faire de ses commandements quelque chose qui sur ce point ressemble à la malédiction du démon. Et c'est pourquoi Jésus s'insurge contre cette conception des rapports entre l'homme et Dieu. C'est le démon qui pèse sur nous. C'est le démon qui nous lie, qui nous enchaîne, qui nous écrase, qui nous enferme, qui nous empêche de communiquer et la Loi de Dieu ne peut, en aucune manière, être quelque chose de semblable à ces liens par lesquels le démon veut nous enserrer, à ce fardeau qui nous écrase. La Loi de Dieu ne peut être que joie, délivrance, liberté, ouverture, allégresse, légèreté. Et c'est pourquoi c'est une méconnaissance des commandements de Dieu que d'en faire cette pesée si fatigante et à la limite si peu réjouissante pour le cœur de l'homme. Non, la Loi de Dieu ne peut être qu'exultation, exaltation et épanouissement de nous-mêmes. Ce qui ne veut pas dire que la Loi de Dieu c'est se laisser aller à toutes nos fantaisies, à toutes les inspirations qui nous passent par la tête. Ce n'est pas cela qui nous délivrerait, ce n'est pas cela qui nous ferait danser de joie, sinon quelques petites minutes illusoires. Puis nous nous retrouverions vides, seuls et finalement malheureux et sans nourriture profonde.
La Loi de Dieu c'est une joie qui nous envahit par la racine de nous-mêmes, qui peut-être au premier abord ne semble pas aller dans le sens de nos penchants, de nos envies ou de nos fantaisies, mais qui, en réalité, nous donne force, vigueur et nous permet de marcher, de danser et de sauter en allant vers le Seigneur. Et c'est bien cela le sens de ce miracle. Oui, le Christ, en venant, ne vient pas pour ajouter fardeau sur fardeau, pour remplacer un fardeau par un autre. Le Christ vient pour nous délivrer de nos fardeaux et de ce fardeau le plus pesant que nous sommes souvent nous-mêmes pour nous, ce fardeau de notre égoïsme et de cette difficile acceptation de nous-mêmes qui fait que nous nous traînons comme un boulet. Oui, le Christ vient nous dire qu'Il nous aime et donc qu'il faut nous aimer nous-mêmes et nous aimer les uns les autres. D'abord nous aimer nous-mêmes et donc nous accepter, donc devenir léger, donc pouvoir marcher avec joie, avec allégresse, redressés, en regardant en face la vie, l'avenir, le ciel, parce que Dieu est avec nous, Lui qui est notre joie et notre libération.
AMEN