LES BÉATITUDES EN SAINT LUC
Esd 3, 1-13 ; Lc 6, 20-26
(18 septembre 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Mont des Béatitudes : colonnades de l'église
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es Béatitudes dans la version de saint Luc sont un peu différentes de celles qui nous sont plus familières d'après saint Matthieu. Il y a essentiellement trois différences. D'une part, saint Luc n'a retenu que quatre béatitudes au lieu des huit de saint Matthieu. Il a omis la Béatitude des doux, des miséricordieux ceux qui ont le cœur sensible à la misère des autres, la béatitude des cœurs purs et celle des artisans de paix. Il a retenu la béatitude des pauvres, celle de ceux qui pleurent, celle de ceux qui ont faim, celle de ceux qui sont persécutés. La deuxième différence, c'est que chez saint Luc, les quatre béatitudes ont comme parallèles quatre malédictions. Enfin dans les béatitudes qu'il a retenues, aint Luc a omis quelques mots qui dans la version de aint Matthieu spiritualisent, si je peux dire ces béatitudes. Saint Matthieu dit : "Bienheureux les pauvres en esprit, bienheureux ceux qui ont faim et soif de Justice". Saint Luc dit tout simplement : "Heureux les pauvres, bien heureux ceux qui ont faim et soif".
Ces différences vont toutes dans le même sens. Les béatitudes de saint Luc sont plus abruptes que celles de saint Matthieu. C'est dire qu'il ne s'agit pas tellement d'un programme de vie morale comme chez saint Matthieu être pauvre dans son esprit dans son cœur, avoir faim et soif de la sainteté de Dieu, être sensible à la misère des autres, être des artisans de paix. Ces béatitudes dans leur version Matthéenne sont une sorte de programme de vie chrétienne à la fois très exigeante, très profonde et très spiritualiste.
Chez aint Luc, il s'agit de toute autre chose. Les Béatitudes sont l'affirmation que les pauvres, les déshérités, ceux qui apparemment sont laissés pour compte, les malheureux sont les plus chers au cœur de Dieu. C'est ceux qui n'ont rien, c'est ceux qui sont dans la déréliction, dans la tristesse, c'est ceux dont la faim est tellement violente qu'elle ne leur permet plus de dépasser le souci de leur estomac, c'est ceux-là qui sont les bien-aimés de Dieu.
Cela me rappelle un évènement où j'ai eu à m'occuper d'un jeune homme au bord de la schizophrénie, de ce dédoublement de la personnalité qui fait que l'on ne sait plus si l'on est soi-même ou un autre, qu'on a l'impression comme il me disait de voir à travers les yeux d'un autre. Cette sorte de douleur est si profonde que lorsque j'essayais de lui parler de l'amour de Dieu, de la prière il me disait : quand on est en forme on peut prier, mais il arrive un moment où l'on n'a plus la possibilité, la capacité de prier. Je crois que cela est vrai d'une souffrance mentale comme de certaines souffrances qui dépassent les possibilités de l'homme, comme cela est vrai tout simplement de la faim. C'est vrai que ces souffrances-là semblent rendre impossible le contact avec Dieu, la prière, la rencontre de Dieu. Et pourtant il m'est apparu en écoutant ce jeune homme que si Dieu était vraiment ce qu'Il nous a dit dans l'évangile, ceux-là qui sont tellement malheureux parce qu'ils ont tellement faim ou une telle souffrance, qu'ils ne peuvent même plus penser à Dieu ou s'approcher de Lui, ceux-là doivent être les plus chers à son cœur. Et même s'ils ne peuvent plus le savoir, plus le ressentir, Dieu est plus présent à eux qu'à n'importe qui d'autre parce que ce sont eux véritablement ses bien-aimés. C'est cela, je crois, que les Béatitudes selon saint Luc veulent nous affirmer.
C'est que, dans la déréliction la plus atroce, la plus absolue, Dieu est plus présent que jamais, même si cette présence ne peut plus être ressentie, pressentie et analysée. Dieu est l'ami des pauvres. Dieu est l'ami de ceux qui souffrent. Dieu est l'ami, l'ami intime de ceux qui n'ont même plus la force de savoir qu'Il existe ou de penser à Lui. Je crois que cette vérité-là n'est pas une consolation facile, mais je vous la livre comme une méditation qui peut, peut-être transformer un peu notre façon de regarder notre propre vie, notre façon de penser à Dieu par rapport à nous et notre façon de regarder nos frères qui sont dans la souffrance, dans le malheur, dans la déréliction totale.
AMEN