LA CLÉ DES ÉCRITURES

Nb 17,16-25 ; Lc 4, 14-30

(1er septembre 1981)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 
Auzon : clés de l'église

J

 

e ne sais pas si vous l'avez remarqué, aujourd'hui nous commençons la lecture courante de l'évangile de saint Luc. Bien entendu, nous ne commençons pas par les premiers chapitres puisque ces premiers chapitres nous parlent de la naissance de Jésus et de l'inauguration solennelle de son Royaume et qu'ils sont ainsi construits comme un prologue, une introduction. Nous commençons au chapitre quatrième, c'est-à-dire au moment où Saint Luc nous décrit les débuts de la prédication de Jésus.

Je ne sais pas si vous l'avez remarqué aussi, mais dans l'année nous arrivons à lire intégralement le cycle complet des évangiles. Si vous assistez à la messe tous les jours, vous entendez dans une seule année, absolument tous les passages d'évangile. Nous devons cela au soin vigilant du frère Jean-Philippe, c'est pour cela qu'il fait un calendrier liturgique. Il a bien raison de faire que nous lisions l'évangile tout entier pendant l'année. Parce que, puisque nous commençons l'évangile de saint Luc, c'est le moment de réfléchir sur ce qu'est un évangile.

La plupart du temps, nous comprenons la réalité d'un évangile comme une sorte d'écrit biographique. Nous croyons qu'il s'agit de décrire ce qu'a fait Jésus, ses faits et gestes. Lorsque nous faisons cela, ou que nous pensons cela, nous considérons que l'évangile c'est de la littérature. Or, ce n'est pas de la littérature, puisque précisément, c'est la Parole de Dieu. Ce n'est pas la même chose, et c'est la grande différence avec toutes les littératures, si belles soient-elles, cette Parole de Dieu ne nous dit pas seulement ce qu'a fait Jésus, mais elle nous livre qui est Jésus. Et pour nous livrer qui est Jésus, c'est-à-dire pour nous livrer le mystère même de Dieu, elle a une méthode propre. Généralement les romanciers, quand ils écrivent un roman, ne donnent pas leur propre méthode par laquelle il faut lire le roman. Tandis que dans l'évangile, je crois que les évangélistes, non seulement nous ont donné des textes pour savoir ce qu'a fait Jésus, et ce qu'Il est, mais ils nous ont donné, en même temps, dans la manière même d'écrire leur évangile, les clefs qui nous permettent de comprendre ce texte. D'une certaine manière, l'évangile est toujours écrit, j'allais dire au second degré. Il y a d'abord cette lecture naïve et toute simple que nous pouvons faire, dans laquelle on apprend que Jésus, ce jour-là, était à Nazara et qu'il est allé à la synagogue et que, comme d'habitude Il a pris le rouleau et s'est mis à le lire. Mais en même temps, toujours, les évangélistes prennent bien le soin de nous faire comprendre comment il faut lire ce texte. Et comme le texte d'aujourd'hui se trouve au début de l'évangile de saint Luc, la manière dont est présenté ce texte nous explique comment nous devons lire tous les évangiles.

Ce que je vais vous donner ce matin est une clé qui, à mon avis, est extrêmement précieuse, et à laquelle on ne fait pas assez attention pour bien comprendre la nature profonde du texte de l'évangile, et aussi de son rapport à Jésus. Que fait Jésus lorsqu'Il arrive dans la synagogue ? Il lit l'Écriture et ensuite, Il la commente en ces termes : "Aujourd'hui, cette Écriture s'accomplit sous vos yeux." L'évangile et le Christ, c'est tout un. C'est-à-dire que toute parole de l'Écriture, quelle soit de l'ancienne ou de la nouvelle Alliance, éclaire le mystère de Jésus-Christ, et la personne de Jésus-Christ éclaire l'évangile. Ce qui est prodigieux dans l'évangile c'est qu'il est inséparable du Fils de Dieu fait chair. Lire l'Écriture, c'est contempler le Christ, et contempler le Christ, c'est comprendre l'Écriture. Les deux choses sont inséparables, elles sont indissociables. Si le Christ a voulu qu'il y ait des Écritures dans son Église, ce n'est pas pour laisser des souvenirs biographiques ou autobiographiques, si passionnants soient-ils pour les historiens ou les savants, mais c'est d'abord parce que si nous voulons avoir accès au Christ, il nous est donné par l'Écriture, et si nous voulons comprendre l'Écriture, il faut que nous ayons sans cesse à cœur de comprendre le mystère de la personne du Christ.

Et c'est pour cela que lorsque Jésus est arrivé au milieu de ses paroissiens de Nazareth, la première chose qu'Il a faite c'est d'ouvrir l'Écriture. Il n'avait pas de meilleur moyen de faire connaître qui Il était que de lire ce passage d'Isaïe : "L'Esprit du Seigneur m'a envoyé pour annoncer la Bonne Nouvelle, annoncer une année de grâce." Quand le Christ lisait l'Écriture, et c'est cela peut-être que nous comprenons si mal, c'est que Lui et l'Écriture c'était tout un. Comprendre sa Parole c'était nécessairement l'aimer et avoir foi en Lui. Mais si on ne l'aimait pas et si l'on n'avait pas foi en Lui, on ne pouvait pas comprendre cette Parole.

Je crois que c'est riche de tout un enseignement pour nous. Car si nous ne vivons pas dans l'amour du Christ, nos yeux ne peuvent pas lire l'Écriture. Si nous ne vivons pas dans la foi au Christ, nos yeux sont voilés et nous ne pouvons pas comprendre l'Écriture que ce soit l'ancienne ou la nouvelle Alliance. D'autre part, si nous n'avons pas sans cesse à cœur de relire sans cesse cette Écriture, de nous en imprégner, non pas de ce regard distrait et abstrait qui fait que nous avons l'impression de tout connaître, mais de cette contemplation amoureuse, de cette passion profonde de déchiffrer ce texte, mot après mot, phrase après phrase, et passage après passage, si nous n'avons pas cette espèce d'amour obsessionnel de l'Écriture qui consiste à la méditer jour et nuit, comme le demandait le psalmiste, nous n'aurons pas l'amour du Christ.

Au cours de cette eucharistie, demandons au Seigneur d'éveiller notre cœur "à l'intelligence des Écritures" et au mystère de sa personne.

 

AMEN