LE BLASPHÈME

Dn 5, 1-6+13-14+16-17+23-28 ; Lc 12, 1-12

(24 octobre 1980)

Homélie du Frère Michel MORIN

L

 

e blasphème contre le Fils de l'Homme sera pardonné, le blasphème contre l'Esprit ne le sera pas." C'est une phrase de l'évangile difficile à comprendre parce qu'elle nous heurte, il y a donc une limite à la miséricorde de Dieu, puisqu'il y a un péché qui ne sera pas pardonné. Saint Luc dit qu'il ne sera pas pardonné alors que saint Matthieu dit qu'il ne sera pas pardonné ni dans ce monde ni dans l'autre. Et saint Marc dit que c'est un péché éternel. Il faut réfléchir quelques instants pour comprendre ce que veut dire ce texte. Il y a peut-être plusieurs interprétations, je vous en livre une pour qu'ensuite cet évangile soit un peu moins obscur.

"Le péché contre le Fils de l'Homme sera pardonné," car Dieu s'avance caché. Le mystère du Christ s'avance caché, caché dans l'Incarnation, caché dans la chair caché au creux d'une vie apparemment ordinaire, caché au creux de la souffrance, de la mort. Beaucoup d'hommes connaissent cette vie du Christ, mais ne reconnaissent pas, au-delà des apparences, le Fils de l'Homme, l'envoyé de Dieu dans la chair, Celui qui est venu pour révéler au cœur de l'homme sa véritable destinée qui est de rejoindre, un jour, le cœur de Dieu. Or ce péché qui fait que des hommes ne reconnaissent pas le Fils de Dieu sera pardonné. Les hommes, parce qu'ils se sont trompés sur les apparences ou parce qu'ils sont restés à leur propre image, ceux-là seront pardonnés.

"Mais ceux qui ont péché contre l'Esprit ne le seront pas." Pourquoi ? Parce que, blasphémer contre l'Esprit, c'est refuser l'œuvre de 1'Esprit. C'est refuser d'être fécondé par la puissance de l'Esprit, par la grâce que Dieu donne à tout un chacun, qu'il soit croyant ou qu'il ne le soit pas, car tout homme vit du don que Dieu ne cesse de lui faire. Ce péché contre l'Esprit est refus de l'œuvre de l'Esprit. Or l'œuvre de l'Esprit, c'est que nous puissions reconnaître un jour, le Fils de l'Homme. L'œuvre de l'Esprit c'est de nous révéler chaque jour que cette chair humaine de Jésus de Nazareth, totalement habitée, totalement investie de la divinité de Dieu. L'œuvre de l'Esprit c'est de nous apprendre que, dans un visage charnel, il y a un visage du Christ, c'est de nous dévoiler le mystère caché dans la chair. Et celui qui refuse l'Esprit, celui qui blasphème contre l'Esprit, ferme son cœur à l'œuvre de Dieu même s'il ne sait pas que c'est l'œuvre de Dieu. Car, depuis le début de l'humanité, la plupart des hommes n'ont jamais entendu parler du Fils de Dieu, la plupart des hommes vivent leur foi, leur religion, leur vie, leur amour, leur péché, sans jamais avoir entendu parler du Fils de Dieu, sans avoir entendu parler de Jésus de Nazareth, et dans notre monde actuel, c'est encore le cas.

Ce que Dieu demande à l'homme quel qu'il soit, c'est d'ouvrir sa vie à la grâce qu'Il ne cesse de donner, qu'Il ne cesse de donner aux chrétiens par le baptême et tous les dons faits aux chrétiens, mais aussi à la grâce qu'Il ne cesse de donner à tous les hommes. Car tous les hommes vivent de la vie de Dieu. Or si quelqu'un se ferme à la vie de l'Esprit en lui, s'il ferme son cœur à ce qu'il sent de meilleur en lui, à ce travail d'amélioration, de pacification, de charité, d'ouverture, de don, de recherche de l'absolu, il ferme son cœur à la possibilité de reconnaître le Fils de l'Homme lorsqu'il paraîtra Lui-même devant les hommes. Car tout homme est habité par l'Esprit, et l'Esprit, même si on ne le sait pas, de façon discrète ou inconnue, ne cesse de travailler le cœur de l'homme pour qu'un jour, ce cœur de l'homme prononce ce que le centurion romain a dit au pied de la croix, alors que toutes les apparences disaient le contraire : "Celui-ci est vraiment le Fils de Dieu."

Ainsi ce péché, le plus grave dans notre cœur, c'est de refuser tout ce que Dieu fait en nous, que nous le sachions ou non. Et beaucoup de païens, de non-chrétiens, que la révélation de Jésus-Christ n'a pas rejoints, essaient dans leur vie de s'ouvrir à ce qu'il y a de meilleur en eux pour chercher cet amour, ce partage, ces valeurs qui sont dans le cœur de l'homme et qui demandent à être développées.

Dans la mesure où l'homme les développe dans la droiture et la vérité, c'est déjà le visage du Fils de l'Homme qui prend sa ressemblance en eux. C'est cela la limite de la miséricorde de Dieu. Non pas une limite de son cœur à Lui, mais limite de notre liberté. Nous acceptons ou pas d'être travaillés par la grâce, par la présence de Dieu en nous.

Au cours de cette eucharistie, nous demanderons au Seigneur, qu'Il nous renouvelle en la personne de Jésus vrai Dieu et vrai homme et qu'Il ouvre notre cœur, le cœur de tous les hommes à cette présence de l'Esprit, qui vient travailler, qui vient buriner notre cœur pour qu'un jour, quels qu'ils soient, au moment de leur mort, ils puissent dire quand le Fils de l'Homme leur apparaîtra dans sa gloire, "vraiment c'est Lui le Fils de Dieu."

 

AMEN