LE CENTURION
Gl 4, 22-5, 1 ; Lc 7, 1-10
(13 octobre 1980)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Colonne trajane : armée romaine
|
V |
ous savez que l'évangile de saint Luc a toujours été ressenti, dans la tradition la plus ancienne de l'Église, comme l'évangile de la miséricorde. Et plus spécialement comme évangile de la miséricorde qui est accordée aux païens. C'est sans doute à cause d'un passage comme celui que nous venons de lire. C'est pourquoi je vous propose de réfléchir quelques instants sur l'attitude de ce païen.
Le paganisme de l'antiquité est très différent du paganisme moderne. En effet, dans l'antiquité, les païens sont ceux qui désirent intensément que Dieu soit présent, soit proche de l'homme. Et c'est pourquoi sans doute ce centurion ami du peuple juif avait construit ou aidé au financement et à la construction de la synagogue de Capharnaüm. Ce qui avait touché profondément le cœur de ce centurion, c'était de savoir que, en Israël, le cœur de la foi c'était que Dieu s'était manifesté à un peuple, qu'il avait choisi un peuple et qu'il voulait vivre avec ce peuple. Seulement voilà, le centurion n'était pas de ce peuple. Et par conséquent tout ce qu'il pouvait faire, c'était d'aider à la construction d'une synagogue, d'un temple dans lequel serait célébrée la présence de Dieu, au milieu de son peuple, mais lui, le centurion n'était pas digne, ne pouvait pas participer à l'office de la synagogue et à la célébration du Dieu d'Israël. Or, ce qui est si grand dans la foi du centurion, et c'est pour cela que le Christ n'a pas rencontré une pareille foi en Israël, c'est que, en entendant parler de Jésus, le centurion se rend compte de ce que la proximité de Dieu est devenue infiniment plus grande et plus forte et plus proche que jamais il n'aurait pu même l'imaginer.
Ce centurion a compris, dans son cœur, et il fallait bien que la grâce soit à l'œuvre dans son cœur, il a compris que, en Jésus, c'était Dieu Lui-même qui se faisait infiniment plus proche qu'il ne s'était jamais fait au temps de Moïse, au temps d'Abraham ou au temps de David ou au temps du Temple. Et voilà pourquoi ce centurion a cette audace inouïe de demander à Jésus, puisqu'il est si proche de guérir son serviteur. Et il lui dit : "Seigneur, il n'y a pas besoin, il n'est pas nécessaire que tu viennes sous mon toit, car tu es déjà proche." Et au fond, tu es proche de cette proximité que je connais moi-même avec mes soldats, avec mes serviteurs. Je leur parle d'homme à homme et ils font ce que je dis. Et puisque tu es venu parmi nous, tu nous parles d'homme à homme, il suffit que je demande que mon serviteur soit guéri, pour que de cette proximité et dans cette relation de personne à personne, à ce moment-là s'accomplisse et se réalise ta parole, infiniment mieux que ne s'accomplit ma parole lorsque je donne un ordre.
Dans la foi de ce centurion et dans son appel qu'il adresse à Jésus pour que son serviteur soit guéri, il y a toute la foi dans le mystère de l'Incarnation, comme présence immédiate de Dieu au milieu des hommes. Et c'est en cela que ce centurion, ce païen est si grand et qu'il reste le modèle pour tous les païens de l'humanité, et aussi pour ces païens que nous sommes. Car nous devons bien savoir qu'aujourd'hui notre paganisme d'homme moderne qui nous colle à la peau, au cœur, c'est un paganisme dans lequel, nous ne croyons plus que Dieu puisse vivre si familièrement et de manière si proche de l'homme. Nous ne croyons plus que Dieu puisse se révéler. Nous vivons dans un siècle d'agnosticisme, Dieu de son côté, et les hommes de l'autre côté qui mènent leur aventure humaine comme ils peuvent.
Or ce centurion, ce païen est là sans cesse pour nous dire que, malgré l'infirmité de notre cœur et de notre intelligence, Dieu, par une simple parole, peut guérir en nous tous ce qu'il y a d'incroyance ou de mal croyance. Alors, en faisant cette prière que nous répétons avant chaque eucharistie, en reprenant les paroles du centurion que se réalise en nous cette proximité comme elle se réalise immédiatement lorsque la maison sous laquelle vivait le centurion et où il n'osait pas inviter Jésus, désormais cette maison c'est notre chair. Lorsque nous disons : "Seigneur je ne suis pas digne" comprenons qu'à ce moment-là le Christ répond encore au-delà de ce qu'il a accordé au centurion, car ce n'est plus seulement la guérison d'un serviteur, mais la guérison de notre péché qu'il nous accorde et qui est déjà chose merveilleuse, grande, ainsi c'est que le Christ vient Lui-même sous notre toit dans notre maison dans notre chair, pour nous ressusciter.
AMEN