"COMME SI … "
Dn 3, 8-14+16-21; Mc 8, 22-26
(29 mai 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Comme si …
|
F |
rères et sœurs, on peut dire qu'ici, Jésus fait concurrence aux ophtalmos et il gagne largement la partie puisqu'il réussit sans opération particulière à faire en sorte, non seulement que l'aveugle voie, mais voie tout nettement de loin.
Je crois que cet évangile nous apprend au moins deux choses : la première une chose qui manque cruellement à notre société moderne, c'est la patience. Nous voulons tout tout de suite pour la bonne raison que notre société, notre manière de production est telle que nous sommes maintenant habitués à avoir tout tout de suite. Il faut reconnaître que la révolution informatique (je suis le premier à en bénéficier donc je ne crache pas dans la soupe !), il faut reconnaître que la révolution informatique ne fait qu'accélérer ce type de rapport entre nous et le monde. Nous appuyons sur un bouton, et vous le savez c'est un argument de vente pour les écrans LCD, on calcule en millisecondes ! Vous achetez l'écran qui réagit le mieux en millisecondes.
Notre société oui, manque particulièrement de patience à maints égards. Et ceci se retrouve normalement aussi dans la foi. Là aussi, nous trouvons normal dans notre relation à l'autre, que ce soit notre frère, notre époux, notre épouse, notre famille, ou notre relation à Dieu est aussi habitée et parasitée par ce problème, nous considérons qu'il est tout à fait normal d'avoir tout tout de suite. Ce n'est pas la faute que de notre société moderne.
Il faut reconnaître que la plupart des exemples de miracles qui nous sont offerts dans les évangiles nous montrent Jésus réussir son miracle du premier coup. Là c'est assez symptomatique et intéressant de voir comment Jésus semble s'y reprendre à deux fois, comme le savant qui essaie de faire une expérience, et cela ne marche pas du premier coup, il recommence, le savant interroge son objet pour essayer de voir si cela va s'améliorer. Jésus est là il commence la guérison, il interroge l'aveugle : "Est-ce que tu vois mieux". Quand vous allez chez l'ophtalmo aussi, il vous change les lentilles et il vous demande de lire les lettres jusqu'à ce que vous arriviez à lire parfaitement les lettres qui sont devant vous.
Cette patience, elle est là pour nous rappeler que la vérité nous est offerte, mais en même temps, dans le monde qui est le nôtre, il y a un petit temps de décalage. Je suis toujours surpris et je relis toujours avec délectation la réponse de cet aveugle à Jésus ; "J'aperçois les gens, c'est comme si c'étaient des arbres qui marchent". Pour moi, c'est une phrase extraordinaire. Au début, il dit ce qu'il voit : les gens, et en même temps, il ne les voit pas. Dans la même phrase, il est capable de saisir la réalité et en même temps il reconnaît que cette réalité il n'arrive pas à la voir pleine et entière. C'est la démarche de la foi. On commence bien souvent par le Credo, et en même temps dans la même phrase, dans le même élan, on sait tout le chemin qui nous sépare encore entre la foi qui nous habite et le fait que nous ne pouvons pas encore saisir pleinement et totalement de cette relation avec Dieu. Nous savons, mais nous ne saisissons pas encore.
C'est cela la patience à laquelle nous sommes conviés dans cette vie, et je trouve extraordinaire la réponse de l'aveugle à Jésus : "Je vois les gens", c'est-à-dire, je sais qu'ils sont là. Je vois Dieu, c'est-à-dire, je sais que Dieu est là, et en même temps, je ne suis pas encore au stade où je suis, capable de voir Dieu. A ce moment-là quel vocabulaire m'est donné pour m'exprimer ? c'est le "comme si". Ce que nos contemporains semblent si faibles et si fragiles pour exprimer la foi, moi j'y vois toute la noblesse de la foi et de la religion. Ce n'est pas une lecture mathématique de l'existence de Dieu ou une lecture physique et mathématique de notre relation à Dieu, mais c'est dire que cette relation qui existe bel et bien, actuellement elle ne peut se dire que par cette formule, par cette métaphore : "comme si". Si on réfléchit bien, notre relation à Dieu on peut l'exprimer par cette métaphore : "comme si". Et en même temps, entre nous aussi, on le sait, nous ne sommes pas toujours capables de saisir totalement les relations que nous avons les uns avec les autres et nous sommes quelquefois bien contents de nous contenter de cette formule.
Frères et sœurs, que cette formule, "comme si" qui peut-être vous rend si maladroit pour exprimer votre foi ou témoigner de votre foi face à des gens qui sont incrédules, et vous vous dites : j'aimerais bien être plus assuré, j'aimerais trouver la formule mathématique imparable qui ferait que celui qu est en face de moi soit obligé de rendre les armes et de reconnaître que nous avons raison. Et bien non ! la seule formule qui nous est donnée est une formule relationnelle : "comme si". C'est celle que nous avons dans ce monde, magnifique parce que c'est l'acte qui nous est donné, notre acte de relation personnelle pour relier cette foi que nous partageons tous et en même temps, cette expérience si personnelle qui est la nôtre et que nous exprimons avec cette formule : "Comme si … ".
AMEN