POLITIQUE ET RELIGION

Sg 5, 6-13 ; Mc 12, 13-17

(21 juin 2007)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

J

ésus dit : Rendez à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu, et ils étaient fort surpris".

Frères et sœurs, nous ne sommes pas du tout surpris, cette phrase est peut-être une des phrases les plus célèbres de l'évangile, rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Mais nous ne mesurons plus cette parole révolutionnaire de Jésus. En effet, dans l'Antiquité, que ce soit en Israël ou que ce soit dans l'empire romain, la religion est liée nécessairement à un cadre politique, et la politique et liée nécessairement à la religion. En Israël, Dieu est un Dieu national, il a choisi un peuple qui est élu, avec une terre et c'est le Dieu d'Israël. A Rome, ce qu'on appelle la "religio", c'est la religion civique à savoir l'acte cultuel que je pose et qui est un acte fondamental pour garder la communion et l'unité de la cité dans laquelle je vis.

Et ici, que se passe-t-il ? Des hérodiens viennent voir Jésus. Il faut savoir que les hérodiens, pour les résumer sous un terme pas très beau, ce sont les "collabos" de l'époque. Effectivement, Israël est occupé par les romains, et parmi les israélites, il y a un groupe de gens qu'on appelle les hérodiens et qui collaborent avec l'occupant. Ils viennent pour tendre un piège à Jésus "Faut-il ou non payer l'impôt ?" C'est-à-dire : si tu nous dis qu'on doit payer l'impôt, tu es, toi aussi, un affreux collaborateur, et donc tu risques de te faire poignarder dans le dos par un sicaire, c'est-à-dire par un résistant si l'on est du côté de ceux qui veulent libérer le territoire, par un terroriste si l'on est de l'autre côté. Si tu nous dis que nous n'avons pas à payer l'impôt à César, tu deviens un résistant à l'occupant, et tu risques de finir exécuté par les autorités romaines. Et Jésus en toute liberté dit cette phrase.

Je n'ai pas la prétention d'épuiser cette phrase de Jésus, mais j'aurais voulu attirer votre attention sur une petite chose : tout à l'heure j'expliquais que le cadre politique est le lieu dans lequel évolue la religion, je voulais dire que nous croyons que pour arriver à Dieu, nous devons passer par un certain cadre : un cadre social, un cadre politique. Par exemple pour les israélites, il fallait dire: le Royaume de Dieu ne peut arriver que si le royaume terrestre est à nouveau mis en place. Il faut passer nécessairement par un cadre terrestre, pour arriver au céleste. Que dit Jésus ? Il dit : non ! Le cadre terrestre n'est pas nécessaire pour arriver à Dieu. Il n'y a pas de bon système politique chrétien mieux qu'un autre. On s'est fourvoyé longtemps en pensant que le système de la royauté était le système par excellence chrétien, ce n'est pas vrai. Cela veut dire qu'il y a une liberté totale entre le cadre politique et l'avènement du Royaume de Dieu.

Pourquoi est-ce que je vous dis tout cela ? Parce que je crois qu'au niveau de notre vie personnelle et spirituelle, nous pourrions imaginer que nous avons besoin d'avoir certains cadres pour arriver à Dieu, c'est-à-dire, il faut que je me convertisse, il faut que j'évolue dans une certaine société, un certain système politique, dans un cadre familial donné pour arriver à Dieu. En fait, Jésus dit : non ! Quelle que soit la vie que nous menons, quelle que soit la famille dont nous avons hérité et dans laquelle nous vivons, quelle que soit la raison pour laquelle nous sommes venus dans cette église, à la fois pour une intention triste, pour le décès d'un époux, que ce soit pour une intention joyeuse, vingt-cinq ans de mariage, Dieu nous prend tels que nous sommes. Il n'attend pas que nous soyons rentrés dans un cadre précis terrestre, pour nous ouvrir son royaume céleste.

Paradoxalement, les hérodiens ont raison quand ils disent à Jésus : "Maître, nous savons que tu es véridique et que tu ne te préoccupes pas de qui que ce soit car tu ne regardes pas au rang des personnes". On l'interprète bien sûr comme une sorte de piège que les hérodiens tendent à Jésus en disant: de toute façon, tu ne peux pas mentir, tu vas dire la vérité, etc … Au-delà de ce piège tendu par les hérodiens, les hérodiens ont raison. Jésus est celui qui ne regarde pas au rang des personnes. Il n'attend pas que nous rentrions dans un cadre prédéterminé pour nous ouvrir le Royaume de Dieu à l'inverse de l'homme qui très régulièrement pense que telle ou telle personne doit répondre à nos propres critères pour qu'elle soit digne d'entendre la Parole de Dieu et éventuellement d'être sauvé.

Ce petit commentaire de l'évangile nous renvoie à la première lecture, dans le livre de la Sagesse, qui nous dit que dans note conception des choses, l'échec terrestre, l'échec dans nos familles, l'échec face à la mort, face à la souffrance, etc … renvoie nécessairement à un échec vis-à-vis de Dieu. Les premiers chapitres de la Sagesse c'est cela : dire qu'aux yeux des hommes le juste a paru mourir, et pourtant, il est dans le Royaume de Dieu.

Frères et sœurs, nous soupirons parfois après notre propre cadre qui semble ne pas entrer dans les formes du cadre de Dieu, nous nous trompons. Nous n'avons pas à attendre pour nous convertir, nous avons à nous laisser prendre tels que nous sommes, dans les bras de Dieu.

 

AMEN