LA MÉDIOCRITÉ QUI TUE

Sg 5, 1-5 ; Mc 12, 1-12

(20 juin 2007)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, lorsque nous entendons cette parabole, nous avons souvent tendance à l'interpréter comme un conflit social. Il y a des gens qui travaillent à la vigne, il y a le maître qui fait travailler les autres, et les vignerons qui sont salariés, tout à coup se rendent compte que ce serait aussi bien que le fruit de la vigne leur revienne tel quel, et qu'en éliminant le propriétaire, ils puissent s'emparer de tout le profit de la vigne. C'est un schéma connu, un thème qui a été extrêmement fort dans toute l'histoire sociale des deux siècles qui viennent de s'écouler, maintenant, cela a un peu de plomb dans l'aile, mais c'est encore resté au niveau des réflexes ou des manières de lire aussi bien la vie de la société que le récit de cette parabole.

Pour ma part, je ne suis pas absolument persuadé que c'est la juste ligne d'interprétation de cette parabole. En fait, pourquoi les vignerons agissent-ils ainsi ? C'est assez simple, ils voient les choses à court terme et ils ne voient que la médiocrité de leurs intérêts immédiats. En réalité, l'intérêt de la vigne avait été porté par un maître qui avait eu soin de construire le mur de clôture pour la vigne, c'était la manière de faire de l'époque, de construire la tour, le pressoir; il avait eu l'intelligence d'exploiter ce terrain et donc, cette vigne était portée par un projet du maître qui n'était pas semble-t-il, exclusivement une sorte de gain à récupérer pour soi. S'il avait la capacité de faire un tel investissement, s'il avait eu la générosité d'y associer d'autres personnes, c'est parce qu'il voyait loin.

Ce qui fait le ressort profond de la révolte des vignerons, c'est leur médiocrité. C'est la médiocrité à court terme, c'est la gestion au jour le jour, c'est la vigne vient de produire du fruit, on le prend pour nous. En fait, cette parabole, c'est le conflit de la vision de Dieu avec la médiocrité de la vision du peuple d'Israël qui ne voit pas plus loin que le fait de se dire : nous sommes dans la vigne, on se la prend, on se la garde ! On cultive le privilège d'être membres et vignerons au service de cette vigne, comme une sorte de privilège absolue, on fait ce qu'on veut, comme on veut, et au besoin, on élimine les émissaires du maître et même son fils.

C'est une parabole qui est toujours d'actualité. Sans doute que le Christ a voulu faire comprendre à Israël à quel point Dieu avait essayé sans cesse d'ouvrir le regard de ce peuple pour lui faire voir un peu plus loin que les intérêts immédiats mais que à travers la parole des prophètes, à travers les différents hommes qui avaient été suscités par Dieu comme juges, comme rois, et qui avaient comme charge de conduire le peuple suivant les visées divines il y avait eu ce vieux fond de rébellion, de raplatissement de la perspective, de rabaissement de toutes choses à la médiocrité. C'est pour cela que cette parabole nous parle encore aujourd'hui, et elle nous dit que si au fond nous sommes chrétiens, c'est pour avoir une certaine ambition, c'est pour qu'on ait une certaine qualité dans le regard, c'est qu'on voie un peu plus loin, c'est pour qu'on soit un peu plus généreux, c'est pour qu'on voie de façon un peu plus lucide et que la grâce qui nous est faite, c'est de voir notre propre existence, l'existence de nos communautés, l'existence de nos frères aujourd'hui, avec la perspective que Dieu a sur ce monde, sur cette société, sur cette terre.

Je pense qu'aujourd'hui, ce qui nous tue, c'est notre médiocrité. C'était déjà Péguy qui disait qu'il n'y avait rien de pire que la médiocrité, et Bernanos avait ajouté, ce qui tue dans le péché, c'est sa médiocrité. C'est exactement cela les vignerons homicides. C'est la médiocrité du cœur. Ce sont ceux qui ne sont pas capables d'entrer dans le projet divin malgré tous les appels qu'on leur fait. Cette parabole n'est pas une parabole seulement pour l'antisémitisme ou l'antijudaïsme, elle est en réalité une parabole dont la pointe vive, la critique est toujours actuelle, parce que chacun d'entre nous est confronté à sa propre médiocrité, et que chacun d'entre nous a sans cesse tendance à se récupérer pour soi la vigne au lieu de laisser Dieu déployer sur cette vigne que nous sommes chacun individuellement, et tous ensemble comme Église, comme le grand lieu de la manifestation de son projet et de son amour.

 

AMEN