JE NE L'AVAIS PAS VU !
Ez 12, 1-7 ; Mc 10, 46-52
(23 juin 2005)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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es deux textes que nous avons entendu traitent tous deux de l'aveuglement et de la surdité. Dans le premier, le Seigneur conscient de la surdité des habitants de Jérusalem demande au prophète Ézéchiel de simuler une position d'exilé, non pas simplement en leur parlant mais en mimant l'exilé, pour qu'elle force l'entendement, que ces paroles n'ayant pas levé la surdité des habitants de Jérusalem, que les images de l'exilé s'imposent. Souvent d'ailleurs, l'image parle et nous aide à lever la surdité que nous pouvons avoir.
Le deuxième c'est la guérison de l'aveugle en tant que tel, qui d'ailleurs reconnaît Jésus, le connaît comme à l'avance puisqu'il adresse cette prière, il fait entendre sa prière de telle manière que cela perturbe l'ordre qui accompagne ceux qui suivent Jésus, et ils rabrouent cet aveugle qui continue de plus belle à faire entendre sa voix pour demander à voir.
Le problème, c'est que nous pensons souvent que nous ne voyons pas et qu'un jour, nous voyons. Nous pensons en termes d'aveuglement, qu'avant nous étions aveugles, nous essayons d'imaginer que nous étions aveugles, et ensuite, la vue nous est rendue par la foi et nous commençons à voir. Mais le problème est plus complexe parce que auparavant, ce n'est pas que nous ne voyons pas, mais c'est que nous croyons voir. C'est la différence entre être aveugle et voir, et être dans l'illusion dans laquelle nous sommes souvent, et un jour, lever l'illusion. Parce que c'est parce que nous croyons voir que nous sommes encore plus résistants à la levée de l'aveuglement : non, non, je sais, j'ai déjà vu, je te connais déjà, je me connais, je connais le monde. Ce premier savoir qui fait que nous ne sommes pas interrogés, nous ne voyons pas puisque nous pensons voir, comme nous pensions l'avoir vu il n'y a pas de raison de voir autre chose puisque je croyais l'avoir vu. Il vient un moment cependant, où un déclic se manifeste : quand quelqu'un dit par exemple : mais je l'ai toujours vu, je croyais l'avoir vu, je savais, et au fond, il s'aperçoit que sa vue était partielle sinon imparfaite, qu'il ne voyait rien, qu'il voyait simplement ce qu'il s'autorisait à voir, et non pas l'ensemble de ce qu'il avait à voir. L'évangile vient souvent réveiller et frapper la conviction, comme Jésus le dira lui-même à ceux qui entourent l'aveugle Bartimée : vous croyez avoir vu, mais vous ne voyez pas !
D'emblée, il faut considérer que nous sommes aveugles, mais nous ne savons en quel endroit nous sommes aveugles. Ce n'est pas simplement le fait d'être aveugles qui nous est reproché, c'est que nous ne savons pas à quel endroit nous ne voyons pas. Nous nous contentons de cette mi-obscurité dans laquelle nous sommes, parce que nous nous suffisons de cette petite lumière là. Nous devrions "souffrir" sans le savoir encore du manque de lumière dont nous nous sommes contentés, pour nous-mêmes, pour les choses qui nous entourent, pour les autres et pour Dieu. Nous sommes habitués à cette vue partielle qui déforme les choses et les réduit, les laissant dans une quasi obscurité, alors que nous sommes faits pour une vision plus large, plus féconde, et que nous devrions (j'emploie ces mots pas uniquement au niveau des sens mais en leur sens symbolique), mais nous devrions souffrir que nos sens ne s'exercent pas, ne soient pas à la hauteur même de ce qu'ils pourraient nous faire découvrir ou nous faire entendre. Notre humanité n'est pas exploitée, et j'entends souvent des gens qui me disent : je l'avais toujours su, je le voyais tous les jours, mais tout à coup, cela m'est apparu, ou un jour j'ai entendu un mot, ou une série de mots, ou une image qui est venue frapper à un endroit où nous avons accepté de penser que nous n'entendions pas, que nous ne voyons pas. Quand est-ce que nous pensons cela ? C'est quand l'environnement s'est un peu déstabilisé et que nous nous rendons compte que le monde dans lequel nous nous sommes placés pose problème, fait crise, fait souffrance. C'est alors à ce moment-là que nous acceptons d'imaginer, car il faut bien que nous l'imaginions, que ce que je voyais c'était en fait très partiel, voire un peu déformé, par les préoccupations et la manière de faire. L'aveugle en question, à mon avis, il est bien obligé d'imaginer autre chose, en l'occurrence la présence de Jésus, la présence de Dieu dans sa vie, il est obligé de la voir comme à l'avance pour demander la guérison de sa vue. C'est un peu comme s'il y avait une première image qui était nécessaire pour que notre aveuglement se guérisse du peu d'images dont il se contentait.
C'est ce qui fait que lorsque nous lisons la Parole, lorsque nous prions ensemble, lorsque nous allons à la messe, nous sommes là pour imaginer encore, pour voir, pour anticiper des choses que nous n'avons pas encore vu, pas encore entendu, pas encore comprises. C'est dans ce non-entendu, non-vu, non-compris que l'imprévu de Dieu peut se dessiner et pourra lever une part de notre surdité et de notre aveuglement. C'est cela qui fait que notre humanité, ce n'est pas qu'elle soit pécheresse au sens de culpabilité, mais c'est qu'elle est inachevée, qu'elle n'a pas encore déployé tout ce que Dieu lui a donné, pour pressentir de plus en plus précisément cette présence de Dieu comme l'aveugle Bartimée l'a pressenti et a franchi les barrières de l'ordre et du bien établi pour demander la guérison de Jésus.
Que le Seigneur nous donne l'audace de Bartimée, et surtout la conviction que nous sommes appelés à voir davantage encore et à entendre davantage, et que nous n'aurons jamais fini d'enrichir notre vue et nos oreilles pour découvrir encore plus la présence de Dieu.
AMEN